Pertes de mémoire, peur d’être une personne affreuse, phobies d’impulsion, troubles du sommeil, perte d’estime de soi. Ce sont quelques-uns des nombreux symptômes que peuvent ressentir les survivant·e·s d’inceste. C’est ce qu’on apprend dans le premier épisode du podcast Ou peut-être une nuit réalisé par mon amie Charlotte Pudlowski dans lequel elle mène une enquête brillante sur l’inceste en partant du vécu de sa mère à elle.

« Alors, tu l’as terminé ? » Je n’ai pas pu. « Je ne t’en veux pas », m’a-t-elle tout de suite répondu. J’ai appelé ma mère, tout de suite. « Ai-je été victime d’inceste ? » Non, m’a-t-elle dit. Mais ta pédiatre m’a demandé d’être prudente. Parce qu’elle me disait que c’était si commun. Nous étions alors dans les années 90. « Je t’ai posé toutes les questions, comme elle me l’a demandé. » Je ne t’ai jamais laissé seule, a-t-elle ajouté, comme elle me l’a demandé.

Samedi 16 décembre, il est environ midi. Un premier tweet tombe. Il est écrit par la militante Marie Chevenance.

« J’avais 5 ans. En une soirée, ce frère de ma mère a bouleversé ma candeur et assombri le cours du reste de ma vie. En une seconde, j’avais 100 ans. #metooinceste. »

Quelques secondes plus tard, 180 autres témoignages suivent. La déferlante #MeTooInceste a commencé. En deux jours, ce sont 80 000 témoignages qui se sont succédé sur Twitter. Pour l’une, c’est son frère. Pour l’autre, son père. C’est aussi l’oncle, le cousin, l’ami de la famille. Toujours, c’est un adulte qu’elles connaissaient, un adulte en qui on leur avait appris à avoir confiance.

Entre cette vague sur Twitter, initiée par le collectif Nous Toutes, la parution de La Familia grande de Camille Kouchner, livre dans lequel elle accuse Olivier Duhamel d’avoir violé son frère jumeau pendant des années, ou encore la sortie du podcast réalisé par Charlotte Pudlowski, il n’y a jamais eu autant de témoignages sur l’inceste dans l’espace médiatique. Cela ne veut pas dire que les victimes commencent à parler, elles parlaient déjà. Mais comme souvent dans notre société, on ne les entendait pas. La psychiatre Muriel Salmona, présidente de l’association Mémoire Traumatique et Victimologie, parle néanmoins de « porte-parole » qui ont permis de créer un environnement suffisamment sécurisant pour les victimes pour qu’elles sentent leur parole légitimée.

L’expression que prend aujourd’hui ce mouvement #MeTooInceste me rappelle les réflexions de Martin Luther King Jr. dont on célébrait lundi aux États-Unis son anniversaire. Dans une lettre écrite de prison à Birmingham, il prend le temps de répondre aux critiques et médite sur la forme de ses actions. Collecter les faits pour déterminer s’il existe des injustices, négocier, autopurifier et mener des actions directes.

Les faits donc. L’inceste concerne un enfant sur dix. 77 % des victimes sont des filles. 75 % ont moins de 10 ans. Les auteurs sont à 95 % des hommes. La négociation. Muriel Salmona mène depuis des années un combat pour une prise en charge généralisée des victimes et pour l’avènement d’une politique publique qui mettra fin aux violences sexuelles faites aux enfants. La réponse ? Un gouvernement qui met en place une commission pendant deux ans dirigée par Élisabeth Guigou. Une présidente qui démissionnera quelques semaines plus tard alors que ses liens amicaux avec Olivier Duhamel refont surface. L’autopurification : des ateliers, des concertations pour accepter de mener des actions non violentes. Et enfin, l’action directe.

Des témoignages publiés dont le nombre grandit chaque seconde. Pourquoi publier ? Car les délais de prescription d’un viol sont de trente ans pour les mineur.e.s et de vingt ans pour les majeur.e.s. Ils ne laissent pas suffisamment de temps aux survivant.e.s d’inceste pour réaliser ce qu’elles et ils ont vécu. « Au nom de quoi ? », s’insurge Muriel Salmona. « Il n’y a aucune raison pour que ces crimes ne soient pas jugés. La prescription, c’est une atteinte à l’égalité des droits face à la justice. »

Ces témoignages sont une action, qui je l’espère, aura pour conséquences une formation obligatoire de l’ensemble des professionnel·le·s en contact avec des enfants et de rendre les crimes sexuels imprescriptibles. « C’est avant tout un respect des droits des personnes, le droit à la reconnaissance des crimes commis et subis, des graves violations à l’intégrité physique et mentale, et le droit à des réparations. » J’espère également que nous ne devrons pas attendre deux ans avant de voir émerger quelques politiques publiques timides pour tenter d’enrayer un problème de violences si largement répandues.

Selon les mots de Martin Luther King Jr, « l’action directe non violente cherche à créer une telle crise et à entretenir une telle tension qu’une communauté qui a constamment refusé de négocier est forcée d’affronter le problème. L’action cherche à dramatiser le problème de manière à ce qu’il ne puisse plus être ignoré ». C’est cela qu’ont engendré Muriel Salmona, Camille Kouchner, Axelle Jah Njiké, Charlotte Pudlowski et toutes celles et ceux qui témoignent avec le hashtag #MeTooInceste. Elles ont mis en lumière des violences bien plus banales qu’on ne le pense. Elles ont dévoilé les racines de la peur.

Dans un autre épisode du podcast, Charlotte Pudlowski cite Susan Brownmiller « Le viol est un processus conscient d’intimidation par lequel tous les hommes maintiennent toutes les femmes dans un état de peur. » Or, ajoute Benoîte Groult, « la peur et la peur du viol font partie de l’univers psychique de chaque femme ». L’inceste construit notre univers psychique commun, dit Charlotte Pudlowski, au commencement des vies. « Il dessine nos trajectoires d’hommes et de femmes et c’est extrêmement difficile et douloureux de changer les trajectoires que la norme dessine pour nous. » Tous ces témoignages et enquêtes permettent de créer une nouvelle norme, où les femmes, toujours plus nombreuses, n’acceptent plus l’autorité des puissants qui ont abusé de leur domination. Elles pavent le chemin pour toute une génération qui n’aura plus peur de leur père, de leur frère, de leur grande tante, ni de leur oncle. Un chemin où elles seront libres.

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