Cela faisait une heure que je marchais dans Paris à la recherche du « parfait » café pour y écrire. Un endroit lumineux mais où on peut s’assoir à l’intérieur sans devoir porter des lunettes de soleil. Suffisamment grand pour laisser son regard vagabonder sur les autres client·e·s sans être inquiétée de passer pour une fausse agente secrète, mais pas trop bruyant. Et où la caféine coule à flot.
Il y avait toujours quelque chose qui ne me convenait pas. A un endroit, un bruit de gouttes d’eau émanait de la machine à café. A un autre, c’était ce serveur qui se plaignait tellement que j’avais envie de lui proposer d’organiser une manif pour l’après-midi.
Je n’avais que faire de l’heure ou de la douleur que je commençais à ressentir dans les genoux (vous allez voir si ce n’est pas encore le cas, la trentaine c’est génial), je voulais absolument ce « parfait » café. Comme je voulais cette robe « parfaite », cuisiner cette ratatouille « parfaite », faire ces études « parfaites ». A croire que le surnom « Madame Parfaite » ne m’avait pas été donné pour rien par ma mère. Oui, j’étais CE genre d’enfant. Qui souriait tendrement la tête sur le côté pour montrer le joli 10/10 pour avoir bien écrit « maison ». Et je pense que j’étais loin d’être la seule. Surtout chez les filles.

Ce syndrome de la bonne élève a ses revers. Combien d’entre nous ont eu peur de lever la main à l’école de peur de poser une « question stupide » ? Combien d’entre nous ont levé la main en précisant que c’était une « question probablement stupide » ? Combien d’entre nous n’ont finalement jamais levé la main pour ne pas paraître stupide ? Beaucoup, sûrement. Moi la première. Pourquoi avions-nous si peur ? Car, dès notre enfance, nous visions la perfection ou rien. « Rien de moins que la perfection fera l’affaire. » disait l’essayiste Susan Sontag. Et cela ne s’est pas arrêté en grandissant.
Une culture obsédée par la perfection des femmes est une culture qui empêche les femmes de créer, de s’émanciper. Car la création est par définition imparfaite. Dès lors qu’on expose cette création au monde – que ce soit ce dessin quand on est enfant ou ce tweet qu’on publie – on s’expose à ce diktat de la perfection féminine.

Je ne vais pas vous cacher la vérité plus longtemps : nous serons toujours perdantes au jeu de la perfection. Car la perfection n’existe pas mais surtout parce que nous ne faisons pas partie des prescripteurs qui définissent ce qui est parfait et ce qui ne l’est pas. Ainsi, dès que nous atteignons cette perfection illusoire, il se trouvera toujours quelqu’un pour affirmer qu’on peut faire encore mieux. Et regardons les choses en face, c’est vrai. On aurait pu faire mieux. Quelqu’un·e qui écrira mieux ce sujet que moi, quelqu’un·e qui chantera mieux cette chanson que moi (ça ce n’est vraiment pas compliqué), quelqu’un·e qui cuisinera mieux cette ratatouille (ça j’en doute un peu plus).
Je ris toujours quand je lis des articles ou que j’écoute des conférences de personnes qui urgent les femmes de « prendre un siège à la table des négociations » pour s’imposer, de « lever la main pour poser des questions », d’ « avoir davantage confiance en nous ». Comme si, cette peur de ne pas avoir une attitude parfaite était inscrite dans notre ADN. Ce diktat de la perfection est un construit sociétal, c’est un moyen de nous empêcher d’essayer – et donc potentiellement d’y arriver. 

Cette quête de la perfection est illusoire et cache une volonté de contrôler les femmes. Pour adapter les propos de Naomi Wolf, qui décrit elle l’obsession de la société pour la minceur des femmes, une culture fixée sur la perfection des femmes n’est pas une obsession pour la perfection de ces dernières mais pour leur obéissance. La recherche de la perfection est l’un des plus puissants sédatifs politiques dans l’histoire des femmes.
Si les femmes ne gagneront jamais au jeu de la perfection, elles peuvent choisir une tangente bien plus révolutionnaire – et aisée à prendre. Décider que ce « parfait » café n’existe pas. Savoir que ce « parfait » article non plus. Et tant mieux. L’acte le plus provocant est donc de ne plus aspirer à cette perfection  mais de déterminer ses propres règles, ses propres désirs. Nous montrerons alors que nous n’avons que faire de la légitimité de nos aspirations et nous serons libres. Libres de créer nos propres idéaux, avec toutes leurs imperfections.

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