« Il m’est arrivé – sans aucun doute – de ne pas exprimer une opinion, surtout ces dernières années, parce que je savais que [le prix à payer] était trop lourd. C’est trop dur. Je ne pouvais pas gérer ça », a répondu l’autrice Roxane Gay à Lisa Tolin, directrice éditoriale de PEN America qui lui demandait – sachant qu’exprimer son opinion publiquement peut avoir un coût – si partager son avis était devenu intimidant.
L’autrice de Bad Feminist (Éditions Points) a préféré être plus silencieuse. « C’est dommage que nous en soyons arrivé·es là en tant que culture. » « Je pense que ce que les gens veulent, surtout maintenant, c’est savoir que les personnes qu’elles ou ils apprécient, pensent connaître, ou admirent, ou lisent ou regardent à la télévision, ressentent la même chose qu’eux. Et ils veulent savoir si ces gens sont du bon côté de l’histoire. »
Le constat de Roxane Gay m’amène à me poser cette question – comment sommes-nous arrivé·e·s à devoir vivre dans une culture où l’avis des penseurs est attendu, immédiatement, sur tous les sujets et, de manière quasi systématique, à devoir s’attendre à être insulté·e pour cette même action ?
Sur le fait de devoir s’exprimer sur tous les sujets, en toute circonstance, et tout de suite, Roxane Gay répond : « Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de parler de tout […] et je pense qu’on suppose que si quelqu’un n’a pas dit quelque chose sur les réseaux sociaux, c’est qu’il n’a rien dit du tout. Je pense qu’il est vraiment dangereux de confondre les médias sociaux avec l’étendue de la réalité. »
Sur le fait de douter de s’exprimer sur un sujet et en venir, parfois, à se taire, Roxane Gay précise que l’objectif n’est pas de mettre tout le monde d’accord, ni d’avoir un discours si insipide qu’il est loué par tous les extrêmes. « Mais il devrait être possible d’exprimer son opinion et ne pas recevoir de menaces de mort, des commentaires homophobes, grossophobes ou antisémites, nuance l’autrice. Je veux dire, les gens sont fous. Ils vont jusqu’à rechercher ma femme sur Google et à envoyer des choses horribles à son sujet. Et parfois, je me dis que tout ça n’en vaut pas la peine. On ne sait jamais, est-ce le jour où un de ces idiots va mettre sa menace à exécution ? »
Avoir peur d’exprimer son opinion semble courant quand son métier est de parler dans l’espace public. Les causes n’ont rien à voir avec un manque de confiance en soi ou des soi-disant formes d’autocensure et d’autolimitation. Lorsqu’on reçoit des commentaires haineux sur les réseaux sociaux, des menaces de mort, on n’en sort pas plus fort. Au contraire, on redoute la fois suivante. Que se passera-t-il si je m’exprime sur tel sujet ? Ou si je n’exprime pas de façon suffisamment exacte ma pensée ? Les personnes vont-elles me tomber dessus ? Les gens d’un camp opposé ? Et du mien ? Et si je ne m’exprime pas parfaitement dans les lignes définies ?

Pastel, collage et feuille d’or, par moi-même, 2024
Quelle est la conséquence de cette culture décrite par Roxane Gay ? Petit à petit, elles se taisent. Je dis « elles » car ce sont surtout des femmes qui sont victimes de violences en ligne. Une étude de The Economist Intelligence Unit montre qu’en 2021, 85 % ont déjà été exposées à de la violence en ligne. À ce sujet, Csaba Kőrös, diplomate hongrois et au moment des propos président de l’Assemblée générale des Nations unies précisait que « les femmes sont 20 % moins susceptibles que les hommes d’utiliser l’Internet, mais 27 fois plus susceptibles d’être victimes de harcèlement ou de discours de haine en ligne, lorsqu’elles le font ».
Cette culture renforce celle de disgrâce, sur laquelle j’écrivais il y a quelques mois, qui a pour conséquence particulièrement visible le silence des femmes. En s’appuyant sur la peur de la disgrâce, j’écrivais, le silence est assez simple à mettre en place. Et cela vaut pour la peur d’être harcelée en ligne. « Tout ce que vous avez à faire est de lui donner l’impression que c’est l’option la plus sûre, écrit à ce propos Jude Ellison Sady Doyle, dans l’ouvrage Trainwreck: The Women We Love to Hate, Mock, and Fear… and Why (publié en 2016, non traduit en français). Vous pouvez, par exemple, rendre la parole aussi désagréable que possible, en créant un compte anonyme sur un réseau social pour inonder les femmes de critiques personnelles virulentes, pour les harceler sexuellement et les menacer. Vous pouvez les interrompre ou leur parler avec condescendance jusqu’à ce qu’elles commencent à douter de la légitimité de leurs mots. Vous pouvez encourager les discours des hommes et ignorer ceux des femmes, afin que celles-ci comprennent qu’elles prennent trop de place et qu’elles apportent trop peu de valeur. Vous pouvez pinailler sur le discours d’une femme – la façon dont elle écrit, sa grammaire, son ton, son registre, son accent – jusqu’à ce qu’elle pense honnêtement qu’elle parle mal et passe plus de temps à essayer de parler “mieux” qu’à penser à ce qu’elle veut dire. » Et c’est la même chose pour le harcèlement en ligne : la conséquence est une culture où – en même temps qu’on écrit, formuler une opinion sur un sujet – la même personne réfléchit aux violences que la publication peut entraîner.
Roxane Gay le dit : il est important d’avoir des opinions fortes, radicales, qui bousculent l’ordre établi. L’objectif n’est pas que tout le monde soit d’accord avec tout ce qu’on dit, ce monde serait si triste. Mais nous ne pouvons pas tolérer une culture qui encourage les femmes à se taire. Nous ne voulons pas d’une culture où les femmes, pour ressentir une forme de bien-être, se taisent. Nous ne voulons pas du silence des femmes.