par Didem Tali
Nous sommes à Istanbul en 2002 : l’étoile montante de la scène politique, Recep Tayyip Erdoğan, est à la veille d’une victoire écrasante pour son parti. Assis à un podium, il répond aux questions d’étudiant·e·s sur sa campagne électorale.
Quand un étudiant d’école d’ingénieur·e·s demande à Erdoğan son avis sur les droits des personnes LGBTQIA+, un léger sourire s’esquisse sur le visage du politicien.
“Il est impératif que les homosexuel·le·s, ainsi que leurs droits et leurs libertés, soient protégés par la loi. Nous trouvons le traitement que subissent parfois les homosexuels, tel que décrit à la télévision, inhumain”, il répond.
Ce genre de numéro d’équilibriste était alors typique d’Erdoğan et de son Parti de la justice et du développement (AKP), qui visaient à gagner le cœur à la fois des libéraux et des conservateurs en Turquie, le seul pays à majorité musulmane au monde doté d’une constitution et d’un code civil laïcs, adopté en 1926.
Vingt ans plus tard, la Turquie se prépare à l’élection présidentielle du 14 mai. Cette année marque le centième anniversaire de la création de la République Turque par Mustafa Kemal Atatürk en 1923, et ces élections prennent donc une importance particulière. Pour certain·e·s, ce vote représente un référendum pour trancher entre la démocratie et la régression.
Aujourd’hui, Erdoğan ne sourit plus quand il parle de droits LGBTQIA+. “Êtes-vous des étudiant·e·s, ou êtes-vous des terroristes?” il demandait à propos d’étudiant·e·s, dont des militant·e·s queers, qui organisaient des manifestations pour la liberté d’expression en février 2021.
« Les LGBT n’existent pas. Ce pays est national, spirituel et marchera vers l’avenir avec ces valeurs”, a déclaré Erdoğan, ajoutant que son gouvernement traiterait “ces gens-là” comme des terroristes, “en pillant leurs maisons et en préparant leurs tombes”.
Ce retournement de veste sur les droits LGBTQIA+ pendant le mandat d’Erdoğan, l’AKP l’a aussi effectué dans un autre domaine : celui des droits des femmes.

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Pendant les premières années de sa présidence, Erdoğan a mis en place des politiques de réduction des inégalités de genre, notamment en favorisant l’accès des femmes à l’éducation, ainsi que leur intégration sur le marché du travail et dans la vie politique.
Même si nombre de ces avancées étaient fortement liées à un familialisme conservateur et religieux de la part de l’AKP, qui accordait une importance sacrée à la maternité, beaucoup ont amené des résultats considérables. D’après la Banque mondiale, le taux d’alphabétisation des femmes adultes en Turquie est passé de 80 % en 2004 à 94 % en 2019.
Le progrès a aussi été législatif : en 2004, le viol conjugal a été criminalisé, tout comme le harcèlement sexuel sur le lieu de travail, et les réductions de peine pour les crimes dits “d’honneur” ont été abolies. Au début des années 2010, l’AKP a levé l’interdiction pour les femmes de porter le foulard dans les universités et les lieux publics, renforçant ainsi la participation des femmes à l’éducation et à l’économie, ainsi que leur visibilité dans l’espace public.
En 2011, un an après que le magazine TIME ait nommé Erdoğan “Personnalité de l’année”, la Turquie est devenue le premier pays à ratifier la Convention d’Istanbul du Conseil de l’Europe, qui définit une panoplie de mesures juridiques et politiques pour lutter contre la violence sexiste. Le militantisme féministe a explosé.
En juillet 2021, la Turquie s’est retirée de la Convention d’Istanbul – le premier pays du Conseil de l’Europe à quitter un traité international sur les droits humains. Une décision qu’Amnesty International a qualifiée d’ »honteuse ». D’après la communication du gouvernement le traité tentait de « normaliser » l’homosexualité et il se heurtait aux « valeurs familiales traditionnelles » du pays.
Depuis, les membres de la société civile et les militant·e·s féministes ont déjà observé un changement palpable sur le terrain.
“Il y a de nombreux commissariats de police qui refusent d’accueillir les femmes victimes de violences conjugales ou d’agressions sexuelles en disant : « Nous n’acceptons plus les cas liés à la Convention d’Istanbul » raconte Zarife Akbulut, de l’Association pour les études sur les politiques sociales, l’identité de genre et l’orientation sexuelle. « Il est déjà devenu incroyablement difficile de poursuivre quelqu’un qui commet un crime sexuel. »
Les témoignages d’autres militant·e·s font écho au sentiment d’Akbulut. En 2022, l’ONG We Will Stop Femicides Platform a identifié un nombre record de 579 victimes de féminicides, une augmentation qu’elles attribuent au retrait de la Turquie de la convention. L’organisation est actuellement en procès pour « activité contre la loi et la morale », et pourrait être dissoute si elle perd en justice.
« Après le retrait de la Convention d’Istanbul, ils ont décidé de fermer notre organisation », a déclaré Melek Arı, une porte-parole de l’association dans une interview accordée à la newsletter Impact l’année dernière. « Parce que nous sommes l’une des plus grandes organisations de lutte pour les droits des femmes en Turquie, c’est une façon de montrer aux autres ce qui pourrait leur arriver ».
Kemal Kılıçdaroğlu, chef du Parti républicain du peuple et adversaire le plus redoutable d’Erdoğan le 14 mai, promet de faire du retour de la Turquie dans la Convention d’Istanbul l’un de ses premiers actes au pouvoir s’il gagne les élections. Il a déclaré que la décision ne serait « qu’un début » dans les progrès féministes à venir.
Les autres promesses féministes de Kılıçdaroğlu incluent la création d’unités spéciales dirigées par des femmes au sein de la police pour lutter contre les violences sexistes, la prise en compte du travail domestique non rémunéré des femmes dans les systèmes de sécurité sociale, l’extension des droits maternels et la lutte contre la discrimination envers les personnes enceintes.
Les sondages montrent une course au coude à coude entre Kılıçdaroğlu et Erdoğan, avec quelques points d’avance pour Kılıçdaroğlu dans la plupart des sondages.
Que se passera-t-il si Erdoğan est réélu ?
“Je ne veux même pas y penser. Nous avons encore tellement à perdre”, soupire Akbulut.
D’après elle, les politiques anti-féministes du gouvernement Erdoğan ont pris une tournure plus radicale au cours des dernières années, et il est difficile d’imaginer à quel genre de monde les femmes et les diversités de genre en Turquie se réveilleraient, le 15 mai 2023, s’il était réélu.
« Mais nous ne pouvons pas compter entièrement sur un seul gouvernement pour nos droits et nos libertés », déclare Akbulut. « Nous continuerons à nous battre jusqu’au bout.”— Didem Tali est une journaliste et réalisatrice primée qui vit à Istanbul.