Même si la santé mentale ne s’est imposée que récemment dans les conversations, le sujet n’est pas nouveau dans la littérature féministe. La Cloche de détresse (The Bell Jar, 1963), roman semi-autobiographique de l’autrice et poétesse américaine Sylvia Plath, raconte la violente détérioration de la santé mentale d’Esther Greenwood. Suffoquant face aux injonctions de la société des années 50 envers les femmes, la brillante étudiante de 19 ans est internée en hôpital psychiatrique suite à une tentative de suicide. Dans l’un des passages les plus célèbres du roman, Esther angoisse quant à son avenir une fois que ses études prendront fin, tiraillée entre ses ambitions personnelles et les options que la société lui laisse :

Je voyais ma vie se ramifier sous mes yeux comme le figuier de l’histoire. Au bout de chaque branche, comme une grosse figue violacée, fleurissait un avenir merveilleux.” Une figue représente “un mari, un foyer heureux avec des enfants”, une autre “une poétesse célèbre”, des voyages, des amants… “Je me voyais assise sur la fourche d’un figuier, mourant de faim, simplement parce que je ne parvenais pas à choisir quelle figue j’allais manger. Je les voulais toutes, seulement en choisir une signifiait perdre toutes les autres, et assise là, incapable de me décider, les figues commençaient à pourrir, à noircir et une à une elles éclataient entre mes pieds sur le sol.”*

Encore aujourd’hui, ce questionnement sur l’avenir résonne avec beaucoup de lecteurices, et notamment à travers la voix de l’actrice américaine Maggie Gyllenhaal dans la version audio de The Bell Jar. Sa lecture de l’allégorie du figuier est devenue un son populaire sur TikTok, repris par les utilisateurices qui illustrent leurs rêves d’avenir sur une branche de figuier. Pour Emily, étudiante en arts de 21 ans, les figues évoquent une carrière de professeure de littérature, réalisatrice, journaliste, psychologue, actrice, architecte… “Une amie m’a recommandé The Bell Jar car elle savait que j’avais du mal à prendre des décisions concernant ma vie. Je l’ai lu il y a 3 ans et l’allégorie du figuier décrit toujours aussi bien ma situation. Je me sens submergée par toutes ces possibilités.

L’orientation relève d’un goût amer pour beaucoup d’adolescent·es, et plus particulièrement encore pour les filles et les élèves issu·es de milieux modestes. La plateforme Parcoursup est régulièrement critiquée pour la pression qu’elle fait ressentir aux jeunes (et à leurs parents). “Un logiciel, c’est un peu déshumanisant, il n’y a pas une vraie personne pour donner une explication,” nous explique Dominique Méloni, maîtresse de conférences en psychologie de l’éducation et psychologue clinicienne. “ll faut percevoir ce qu’un adolescent peut ressentir quand il a un vœu admis, ou non-admis. C’est souvent blessant ou dévalorisant.

La réponse à un vœu d’orientation peut être d’autant plus violente que la construction du projet professionnel commence très jeune, “au moment de leur développement”, souligne-t-elle. “Quand on demande à un adolescent ce qu’il veut faire plus tard, ce qu’il entend, c’est ‘qui suis-je ?’ Les jeunes construisent leur projet, et c’est souvent angoissant parce qu’ils ne savent pas qui ils sont. Après, on arrive avec Parcoursup et on leur dit non.” La question se pose d’autant plus tôt pour les jeunes qui s’orientent vers une filière professionnelle à la fin du collège, comme Gwenaëlle, 16 ans, en bac pro commerce. “Je trouve que ça fait tôt de devoir choisir son orientation en fin de 3e alors que tu n’es pas forcément sûr·e de ce que tu veux faire plus tard,” déplore-t-elle. “Ou tu penses avoir trouvé ce que tu voudrais faire puis tu te rends compte que ça ne te correspond plus.

Cela a été le cas de Mary, 22 ans, qui se sentait un peu perdue en bac professionnel en laboratoire contrôle qualité alimentaire. “Je ne savais pas trop où aller. Et pendant un cours, j’ai entendu parler de l’œnologie. J’ai commencé à m’intéresser un peu plus aux vins, puis j’ai décidé de totalement changer d’orientation.” Aujourd’hui assistante de cave en CDI, elle dit adorer ce qu’elle fait mais s’autorise à changer d’avis dans le futur : “Est-ce que c’est un métier que je ferai toute ma vie ? Je ne sais pas encore.” Cette possibilité de changer est aussi essentielle pour Circé, 16 ans, en 1ère générale : “Ça me stresse vraiment de me dire que je ne pourrai pas revenir en arrière. Il y a cette idée que c’est définitif, je me suis lancée sur une voie et maintenant, je suis engagée.

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Ayant choisi des spécialités scientifiques, elle est aussi très attirée par la littérature et l’audiovisuel. “Tout ce qu’on choisit ferme des portes ailleurs. Les choix se font tôt et on change, ce n’est pas forcément facile de savoir tout de suite ce qu’on veut.” Pour Dominique Méloni, il est important que les adultes entendent la multiplicité de projets des adolescent·es, même si cela leur semble illogique : “Du point de vue de la construction de la subjectivité, c’est complètement normal : ils expérimentent, ils s’envisagent de différentes façons. Ils en ont besoin.

Plus généralement, la psychologue clinicienne appelle à changer d’attitude éducative vis-à-vis des élèves, et à recréer des espaces pour discuter. “Un temps d’échange sans attente trop forte, où on autorise le cheminement. Ce n’est pas grave si en sortant d’un entretien, l’adolescent n’a pas de solution. Mais s’il a vu quelqu’un qui s’intéresse à lui, l’écoute, pour lui c’est déjà énorme.” Si ce n’est pas déjà fait, elle encourage les adolescent·es à se rapprocher de leurs professeurs principaux, psys EN et CPE, qui doivent eux-mêmes être soutenus pour pouvoir entendre la vulnérabilité adolescente et ses doutes. Circé et Mary confirment désirer un meilleur accompagnement dans leur orientation. Elles aimeraient rencontrer des professionnels aux parcours atypiques, ou découvrir des métiers qu’elles n’auraient peut-être pas envisagés.

À ce sujet, Dominique Méloni insiste sur l’importance des idéaux, très porteurs pour les adolescent·s, et terriblement mis à mal par les enjeux contemporains. “Quand la réalité vient percuter l’imaginaire des adolescents, ils ont moins d’idéaux auxquels s’accrocher. Les idéaux permettent de trouver de nouveaux repères lorsqu’on perd ceux qu’on avait plus jeune, après s’être émancipé de sa famille. (…) C’est aux adultes de leur donner espoir, plutôt que dire qu’il n’y a plus d’avenir. Au contraire, il faut qu’on ait un discours joyeux : dire que tout est à construire, à reconstruire.” Elle se montre optimiste : “Je crois qu’on réalise qu’il faut qu’on change quelque chose. Petit à petit, quand même, les personnes s’ouvrent à une autre approche de l’éducation et de l’orientation.

*Ceci est une traduction de Michel Persitz, Editions Denoël, 1972

Le mental fitness des Petites Glo

L’orientation est un sujet très vaste. Pour aller plus loin, nous nous sommes entretenues avec Vien Nadia Ahéhéhinnou, psychologue spécialisée en psychologie du travail, de la santé et des parcours. Elle nous explique que la construction de l’orientation est une question identitaire : “Si on se projette dans un projet et qu’on a envie de réaliser des choses pour soi, ça parle forcément de soi. À partir du moment où ça devient impossible, ou en tout cas pas au moment où l’attend, cela peut créer de la déception, une crise, voire une dépression. Ça peut être un rêve qui n’aboutit pas, et le temps de se remobiliser sur un autre projet, de voir les choses différemment, de se projeter dans autre chose, ça peut prendre du temps.

Voici ses conseils pour se sentir mieux dans ses choix d’orientation, même si on se rend compte qu’on s’est (un peu) trompé·e, avec un beau message optimiste : “Je crois beaucoup dans les jeunes, et je crois que c’est eux l’avenir. Qu’il ne faut pas hésiter à être confiant en soi et en sa capacité à proposer et à créer le monde de demain.

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