Nous pouvons aisément affirmer qu’en tant que féministes nous sommes peu souvent déçues. Nous ne sommes pas déçues des trolls masculinistes qui passent leurs week-ends à essayer de taire les voix des activistes, nous ne sommes pas déçues non plus des organisations d’extrême droite, des représentants politiques qui bredouillent une réponse timide sur le droit à l’avortement de peur de perdre un ou deux électeurs. Une remarque désobligeante émanant d’un oncle lointain lors d’une réunion annuelle aura certes pour conséquence une augmentation momentanée de notre pression artérielle mais c’est davantage de l’ordre de l’irritation, pas de la déception.

Nous ne sommes pas déçues car nous n’en attendons rien. Nous n’attendons rien des trolls, nous n’attendons rien des organisations d’extrême droite, nous n’attendons rien des représentants politiques privilégiant la moitié d’une population sur une autre. Nous n’attendons rien non plus de l’oncle. En revanche, nous sommes profondément déçues des autres. De ceux et celles dont nous attendons quelque chose. De ceux et celles que nous appellerons les « féministes modéré.e.s ».

Qui sont « les féministes modéré.e.s » ? Il peut s’agir de celle qui porte un t-shirt à l’effigie de Frida Kahlo tout en niant ses privilèges validistes. De celle qui a accédé à un poste de pouvoir grâce aux générations de militantes féministes et qui ne l’utilise pas pour libérer toutes les femmes. Du candidat qui affirme être « féministe » en campagne et qui semble en avoir perdu la définition dès lors qu’il est élu. Il s’agit également de celui qui rappelle à qui veut l’entendre (personne) à quel point il soutient la cause des femmes mais que leurs exigences ne sont plus à la hauteur de celles qui les ont précédées. La « féministe modérée » est aussi souvent la Blanche modérée. Celle qui affirme que la cause féministe doit prévaloir sur la cause antiraciste par exemple.

Si je devais mettre un titre à ce collage (personne me le demande, je sais mais c’est mon collage donc je fais ce que je veux) ce serait « Deux Blanches contemplant un futur qui se fera sans elles ». 

Qui sont « les féministes modéré.e.s » ? Un dérivé des « Blancs modérés », dépeints par Martin Luther King Jr alors qu’il écrit une lettre à un de ses détracteurs assis dans une prison de Birmingham (1963) : « Tout d’abord je dois vous avouer que, ces dernières années, j’ai été gravement déçu par les Blancs modérés. J’en suis presque arrivé à la conclusion regrettable que le grand obstacle opposé aux Noirs en lutte pour leur liberté, ce n’est pas le membre du Conseil des citoyens blancs ni celui du Ku Klux Klan, mais le Blanc modéré qui est plus attaché à l’« ordre » qu’à la justice ; qui préfère une paix négative qui est l’absence de tension à une paix positive qui est la présence de la justice ; qui dit constamment : « Je suis d’accord avec vous sur les objectifs, mais je ne peux pas être d’accord avec vos méthodes d’action directe » ; qui croit, d’un façon si paternaliste, qu’il peut fixer le calendrier de la liberté d’un autre homme ; qui vit avec une conception mythique du temps et qui conseille constamment au Noir d’attendre un « moment plus convenable ».

Qui sont les Blancs aujourd’hui ? Ceux qui ne se rendent compte de rien, ceux qui n’admettent pas leurs privilèges, ceux qui remarquent les oppressions mais qui continuent de vivre leur vie comme si les images des violences policières faisaient partie d’une émission de télé-réalité qu’on pouvait zapper dès qu’on le souhaitait. « Le monde blanc, disait Margaret Mead à James Baldwin lors d’un échange qui dura presque huit heures sur deux jours et qui fut ensuite retranscrit dans A Rap On Race… [a] construit sa dignité et son identité sur le fait qu’il n’était pas noir, la façon dont les hommes de ce pays ont construit leur sentiment de supériorité sur le fait qu’ils ne sont pas des femmes. »

Les « féministes modéré.e.s » faillissent à leur devoir d’abnégation. Elles et ils ne sont pas coupables mais responsables. En n’étant pas à la hauteur qu’exige un mouvement aussi vaste, les « féministes modéré.e.s » tiédissent le combat. Je m’explique. Nous faisons toutes et tous partie d’une société dont le fonctionnement repose pour une bonne part sur la légitimité que nous accordons aux institutions et aux lois qui nous gouvernent. Dès lors qu’une loi, qu’une coutume ou qu’une représentation ne nous convient pas – nous semble par exemple injuste pour nous ou une partie de la population – nous avons la responsabilité de le dire et de contribuer à faire changer cet élément. Se taire, c’est contribuer à renforcer la légitimité de ce système. Cette même responsabilité que nous nous adossons à nous-mêmes, nous sommes en droit de la demander à celles et ceux qui se prévalent du même combat. Nous ne menons pas ce combat pour que quelques personnes puissent bénéficier de quelque privilège. Nous ne menons pas ce combat pour dire au monde comment nous souhaitons être traité.e.s, pour reprendre les mots de James Baldwin, car si nous nous taisons, nous nous effondrons.

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