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Cet été, je vous laisse entre les mains d’autrices et d’auteurs formidables à qui j’ai demandé de réfléchir à la question du doute. Arachnée, Bourgeois et le Doute par Eva Kirilof
Dans la mythologie gréco-romaine, Arachnée, une jeune tisseuse originaire de Lydie, est transformée en araignée par la déesse Athéna pour avoir fait preuve d’un excès d’orgueil. En effet, Arachnée ne doute pas de son talent, elle revendique son savoir-faire, et en faisant cela elle ose se comparer aux Dieux. En créant de l’art dans un contexte qui leur a toujours été hostile, les femmes viennent ébranler le système établi. Elles ne doutent pas de leur légitimité à être présentes, elles ont le droit d’exister, d’être vues, et écoutées avec toute la générosité et la précision qu’elles méritent. Elles se risquent donc à s’égaler aux dieux, non plus à ceux de l’Olympe mais à ceux du patriarcat : les hommes. L’artiste franco-américaine Louise Bourgeois a repris le motif de l’araignée tout au long de son immense carrière. Une figure à la fois maternelle et monstrueuse, qui est autant un hommage à sa mère disparue trop tôt, qui était tisseuse dans l’atelier de tapisserie familiale, qu’un catalyseur de cette ambivalence que peut ressentir une femme qui désire produire de l’art. Louise Bourgeois n’a jamais cessé de questionner dans ses œuvres sa condition sexuée, et de souligner à quel point le monde de l’art est un espace masculin. Dans le documentaire de Camille Guichard qui lui est dédié, à la question « Voyez-vous l’art comme un monde d’homme? » Louise Bourgeois répond : « Oui, c’est un monde où les hommes et les femmes essayent de satisfaire le pouvoir des hommes. » En peuplant son œuvre d’araignées, comme Arachnée l’a fait avant elle, je ne peux m’empêcher d’y voir une façon de s’affirmer en tant qu’artiste dans un domaine qui rejette son expérience de femme et qui doute de sa légitimité à produire de l‘art et du savoir. Elle nous signale qu’elle ne doute pas de son droit à être là, elle prend de la place. Dans la société féministe dans laquelle je veux vivre, le doute ne serait plus le résultat d’une éducation binaire et genrée qui viendrait s’inscrire insidieusement dans nos esprits et dans nos corps, mais uniquement un outil politique et créatif. Dans cette société la distribution de la confiance serait égalitairement répartie. Les femmes et les personnes minorisées auront pleinement investi les espaces dans lesquels on produit de la culture et du sens. Le doute nous aura permis de rentrer en résistance, de sortir de la caverne, de renverser notre système de représentation et de le délester des stéréotypes et des injonctions qui en découlent. On aura aussi défié les institutions muséales qui jusqu’alors étaient encore tributaires d’un lourd passé patriarcal, colonial, et validiste. Les femmes qui créent et pensent notre monde, auront le luxe de pouvoir exercer le doute, celui qui fait naître l’inspiration, au même titre que les « génies » masculins sans s’inquiéter que leur place dans l’histoire de l’art soit remise en question. En effet, en plus du doute individuel dont nous faisons plus ou moins tous.tes l’expérience, les femmes ont jusqu’ici été soumises à un doute structurel. Le doute, comme un outil qui entrave l’intentionnalité. Le doute, comme un poison qui fait naître le tourment. Le doute, comme un obstacle à l’indépendance. Le doute, comme un subterfuge pour continuer à dévaloriser les femmes. Le doute, comme un instrument qui assure la pérennité de la domination masculine. Dans la société féministe que je rêve de voir éclore, les femmes ne sous-estiment plus leur travail, leur pertinence, leur intelligence, ou l’originalité de leurs œuvres, car elles évoluent au sein d’un système qui les porte et qu’elles participent à construire. Elles ne s’excusent plus de douter, car cette action serait désormais pour elles émancipatrice et réparatrice. Elles utiliseraient leur plein potentiel dans leur relation au monde, car leur genre ne serait plus associé à l’incompétence. Dans cette société utopique, les femmes utilisent le doute comme un moyen d’accéder à la vérité. Elles auront compris que l’origine de ce doute, celui qui les paralyse et qui les empêche d’accéder à une reconnaissance semblable à celle de leurs homologues masculins, se trouve en réalité ancrée dans le patriarcat. La société qui les a conditionnés à penser qu’il s’agissait d’un problème individuel s’est bien gardée jusqu’alors de leur dévoiler que les racines de ce doute qui entrave leur intentionnalité, physique comme intellectuelle, depuis des siècles demeure au cœur même de notre système social et politique. Ne pas exposer des femmes artistes, ne pas les intégrer aux collections permanentes des musées, ne pas leur accorder de fonds publics pour créer, les mettre volontairement en marge de l’histoire de l’art, autant de procédés d’invisibilisation qui participent à nourrir ce que j’appelle le mauvais doute. Celui qu’on utilise encore aujourd’hui pour justifier l’hégémonie masculine et ses suprématies esthétiques. Dans mon rêve féministe le doute est une force révolutionnaire radicale et sensible. Nous vivrons dans une société dans laquelle nous sommes tous.tes encouragé.es à prendre part à la création de nos imaginaires et à la construction de nos regards, car le doute systémique n’existerait plus. Vous y croyez? Belge basée à Londres, Eva Kirilof est diplômée en histoire de l’art contemporain et est l’autrice de la newsletter féministe la superbe. Celle-ci aborde l’art à travers le prisme du genre afin de nous proposer une histoire dé-masculinisée de l’art. Pour la suivre sur Instagram, c’est ici.
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