« Les arts visuels. On n’entend parler que des prix. Allez à une vente aux enchères, on présente un Picasso, silence de mort. Le prix est fixé, la salle applaudit. On vit dans un monde où on applaudit le prix, pas le Picasso. Tout est dit. ». Fran Lebowitz déteste les arts visuels. Fran Lebowitz déteste beaucoup de choses d’ailleurs. Elle déteste les pâtissiers qui se prennent pour des artistes aussi. « Aujourd’hui, des gens vont au tribunal pour avoir refusé de faire un gâteau pour un couple gay car ce serait de l’art. En dehors de la dimension politique, hautement répréhensible, j’ai quelque chose à vous dire M. Le Pâtissier. Si ça se mange, ce n’est pas de l’art. Si on peut dire “Je veux ça et un café”, ce n’est pas de l’art. C’est un en-cas. »

Je vous présente Fran Lebowitz, personnalité centrale de la série documentaire « Pretend It’s a City » (Netflix, 2021). Il s’agit d’une rencontre entre deux ami.e.s qui s’aiment depuis longtemps. Le réalisateur Martin Scorcese et l’humoriste/écrivaine/actrice/n’importe-quel-emploi-lui-permettant-de-payer-son-appartement lesbienne Fran Lebowitz. Pour vous dépeindre Lebowitz, je dirais, pour reprendre ses mots qu’elle voyage pour travailler et qu’elle reste chez elle quand elle est en vacances. Lebowitz, 70 ans, a été chauffeuse de taxi, femme de ménage, écrivaine (un peu, comme elle se plaît à le rappeler), ou encore vendeuse de glace. Peu importe, du moment qu’elle peut payer son loyer. Elle n’a pas de portable, pas d’ordinateur ni même de machine à écrire.

Fran Lebowitz déteste les jeunes. Aujourd’hui, tout le monde se considère artiste. Elle développe. « J’adore chanter, mais je chante très mal. On peut aimer faire quelque chose en étant mauvais. À mon avis, on peut être aussi nul que l’on veut et il n’y a pas de mal à être médiocre, mauvais, voire affreux, mais gardons ça pour nous. Ne le partageons pas. Je pense que les gens ont le devoir de montrer au monde des choses – pas géniales, peu en sont capables – mais au-dessus de la moyenne. » Être cette faculté de ne pas avoir d’embarras de tout partager a des conséquences dramatiques pour celle qui semblent être un mélange cloné de Dorothy Parker et Larry David. « Aujourd’hui, les gens montrent absolument tout. Je n’y vois pas de problème moral mais je m’interroge sur les capacités de jugement de ces jeunes qui ont toujours vécu dans ce monde. »

Fran Lebowitz est unique et, à l’entendre, il n’y en aura pas d’autres comme elle. « Faire des distinctions est mon métier. Juger est mon métier. Il ne doit pas exister de gens comme moi dans la jeune génération. Ils n’auraient pas le droit. Je ne dis pas que ma vie a été parfaite, ou qu’on aime ma façon d’être. Ils sont d’une dureté insensée : “Je déteste ta coiffure, tu devrais mourir” ou ils sont excessivement élogieux “C’est génial, tu es génial, continue”. Mon approche est la suivante “Personne ne devrait mourir à cause d’une coiffure. Mais arrête d’écrire ce n’est pas ton truc”. »

Fran Lebowitz déteste écrire. Et pourtant c’est son métier. « J’ai connu, me semble-t-il, une seule grande écrivaine qui adore écrire. Une seule. La plupart des gens qui aiment écrire sont de mauvais auteurs. Ça se tient. » À son amie Toni Morisson, elle dit d’ailleurs « Tu me dis souvent à quel point tu aimes écrire. C’est rare, chez les auteurs. J’ai demandé pourquoi, tu as répondu “Parce que sinon, je suis coincée avec la vie”.

Elle déteste tellement écrire que son syndrome de la feuille blanche dure depuis plus de dix ans. “J’adorais écrire quand j’étais petite. J’adorais écrire jusqu’au jour où on a commencé à me payer pour le faire. Ensuite, j’ai détesté ça.” » Elle fait ainsi le parallèle avec la fin de son envie de devenir artiste. Car quand elle était petite, elle voulait devenir une artiste. Une dessinatrice ou une peintresse. « Et puis, non. Je me suis dit : “tu as renoncé parce que c’est trop agréable, Fran”. […] C’est comme lorsqu’on dit “Pourquoi les Juifs n’ont pas droit au bacon ?” Parce que c’est trop délicieux ! Un jour, quelqu’un a dit : “C’est trop délicieux. Non”. Inconsciemment, j’ai dû me dire : “Dessiner et peindre, c’est trop agréable. Donc ça ne peut pas être mon métier.” »
Fran Lebowitz est une inspiration. Elle a d’ailleurs, inventé le lifestyle pandémique avant même la COVID-19. Elle se lave les mains quatre-vingt-quinze fois parfois depuis des décennies, elle ne partage pas sa nourriture avec qui que ce soit, « Tout le monde pense que c’est d’une incroyable excentricité, mais le fait est que si tu mets tes baguettes dans mon assiette, l’assiette est à toi », dit-elle au New Yorker. Et quand la pandémie est arrivée, elle n’y a pas vu que des désavantages. « Depuis au moins vingt ans, je rêve de l’époque où il n’y aurait aucun touriste à Times Square. » Une inspiration.

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