C’est l’histoire la plus vieille du monde.
Je ne me suis jamais vraiment sentie à l’aise avec les personnes qui écrivent sur leur entourage. Sur la personne – ou les personnes – qui partage leur vie, sur leur famille. J’ai toujours pensé à une forme d’injustice imposée par celui ou celle qui savait écrire – ou qui écrivait. « Ces gens n’ont rien demandé », me disais-je à propos de la compagnie démunie, ou encore « doivent-ils voir leur vie exposée simplement parce qu’une de leurs proches a fait le choix de devenir écrivaine ? » Je n’ai jamais été sûre.
Et puis, j’ai lu l’essai de l’autrice Isabel Kaplan (The Guardian, publié le 5 décembre 2022). Il commence ainsi : « La capacité de se courber de quelques centimètres tout en faisant semblant de se tenir droite est une compétence à la fois utile et genrée. » Isabel Kaplan raconte que son compagnon – désormais ex-compagnon – l’a récemment quittée parce qu’elle est écrivaine. Alors que lui-même est écrivain. Et fan de Nora Ephron (je reviendrai sur ce détail ensuite).
« C’est une histoire vieille comme le monde », lui dit sa mère, sans doute pour la réconforter. « Betty Friedan en a parlé il y a des décennies. » Avant d’être une essayiste et activiste américaine, Betty Friedan a envisagé une carrière universitaire. Titulaire d’un master en psychologie, elle a même obtenu une bourse doctorale afin de poursuivre son ambition. L’homme qu’elle fréquente alors, Bob, un physicien, l’a emmené faire une balade à Berkeley Hills. « C’est fini entre nous, je ne vais pas pouvoir gagner de bourse doctorale dans ces conditions. » Terrifiée par les implications sous-jacentes liées à cet échange, la futur activiste a refusé la bourse doctorale, prétendant qu’elle souhaitait plutôt s’investir dans la « révolution ». C’est faux, la réalité était qu’elle était persuadée qu’elle n’allait jamais pouvoir se marier si elle embrassait une carrière universitaire (Life So Far – A Memoir, Simon & Schuster, 2006).

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« La capacité de se courber de quelques centimètres tout en faisant semblant de se tenir droite est une compétence à la fois utile et genrée. » S’il y a une chose que les mouvements féministes nous ont apprise ces dernières années, c’est celle-ci : ce n’est pas parce qu’une histoire est « vieille comme le monde » qu’elle n’est plus d’actualité. Isabel Kaplan relate comment la plupart des femmes qu’elle connaît le font régulièrement, se courber de quelques centimètres en faisant semblant de se tenir droites. Ces femmes, ajoute-t-elle, se plient jusqu’à ce qu’elles deviennent des bretzels et se blâment ensuite pour les courbatures. Et si elle a écrit tout un livre à ce sujet, cela ne l’a pas empêchée de faire partie de ces femmes qui adaptent leur écriture, mais aussi leur manière de parler, de travailler, de respirer pour ne pas intimider leurs compagnons. Même lorsque ces derniers se revendiquent féministes – ou fans de Nora Ephron.
Et c’est donc l’occasion de revenir sur ce détail. L’ex-compagnon d’Isabel Kaplan est un fan de Nora Ephron : « Son exemplaire signé de Heartburn est l’un de ses biens les plus précieux. » C’est drôle, Heartburn est probablement l’un de mes deux livres préférés. La journaliste américaine Nora Ephron y raconte de manière à peine déguisée comment son mari (devenu assez rapidement son ex-mari), Carl Bernstein – journaliste reconnu pour avoir dévoilé l’affaire du Watergate dans les pages du Washington Post – l’a trompée, puis quittée, alors qu’elle était enceinte de sept mois et mère de leur fils en bas âge. « Le premier jour, je n’ai pas trouvé ça drôle, écrit Nora Ephron dans Heartburn. Le troisième jour non plus, mais j’ai quand même réussi à en faire une petite blague. “La chose la plus injuste dans toute cette affaire”, dis-je, “c’est que je ne peux même pas dater.” Il fallait être là, comme on dit, parce que quand je le mets sur papier, ça n’est pas si drôle. Ce qui le rendait drôle (croyez-moi), c’est le mot “dater” qui a une merveilleuse connotation adolescente, c’est le fait que je ne suis plus adolescente (d’accord, j’ai trente-huit ans) et c’est que la vraie raison pour laquelle je n’étais pas en mesure de dater quand j’ai appris que mon deuxième mari me trompait était que j’étais enceinte de sept mois. »
Drôle qu’il soit un fan de Nora Ephron donc car elle était « la patronne » de celles qui se redressent et qui nomment expressément la raison de ses courbatures.

*Je suis désolé, je ne peux pas, ne me déteste pas.
À propos des réponses à son essai, Isabel Kaplan écrit qu’elle est à la fois « émue, furieuse et pas du tout surprise par le nombre de femmes qui ont vécu une version personnalisée de cette relation ». Une relation où un compagnon est embarrassé que sa compagne ne soit pas assez reconnue (il ne voulait pas d’une « femme » mais d’une « partenaire », disait-il) puis embarrassé par le fait qu’elle le soit trop et qu’il ne soit plus en mesure de contrôler le récit de leur histoire.
L’essai d’Isabel Kaplan nous apprend deux choses. La première, c’est qu’un homme qui critique Nora Ephron n’est pas fait pour vous. La seconde, c’est qu’il existera toujours quelqu’un intimidé par votre travail et qui essaiera – à tout prix – de vous empêcher de le faire. C’est l’histoire la plus vieille du monde.