L’argent n’est pas un sujet qu’on a l’habitude d’aborder quand on est femme, et a fortiori militante féministe. Or, la question de l’argent me paraît primordiale pour une raison essentielle : l’argent permet de garantir la sécurité des femmes. C’est ce que je rappelle chaque année lors du hashtag pour alerter sur le moment où les femmes devraient théoriquement cesser de travailler, du fait des inégalités salariales. Chaque année, on nous rétorque diverses critiques, dont l’une revient avec une régularité déconcertante : « Vous vous battez pour que les femmes aient plus d’argent pour faire plus de shopping. » À cela, je réponds toujours la même chose : s’il y a une raison pour laquelle on se bat pour l’égalité salariale et l’égalité économique entre les femmes et les hommes, c’est pour que, dans une situation où une femme prend la décision de quitter son domicile au milieu de la nuit avec ses enfants, la question de l’argent ne soit à aucun moment un facteur dans sa prise de décision.
Un rapport publié par la Banque mondiale le 26 février dernier indique qu’aujourd’hui, dans le monde, seulement 4% des femmes vivent dans des pays qui garantissent une égalité économique réelle entre les femmes et les hommes. Autrement dit, 96% des femmes dans le monde, dont nous, vivent dans des pays qui ne la garantissent pas. Et pourtant, l’égalité salariale est un droit en France depuis 1972 : il existe une loi qui stipule qu’elle doit être effective. Pourtant, notre société ne garantit toujours pas aux femmes une égalité économique réelle, ni dans ses infrastructures, ni dans l’application de ses lois.
Ce qui suit est une retranscription éditée de l’événement inaugural du festival Femmes et argent, un pouvoir à soi qui a eu lieu en mars dernier à la Bibliothèque Publique d’Information (d’autres événements avaient lieu à Citeco). Cette première soirée réunissait Naomi Toth, maîtresse de conférences en littérature anglophone à l’Université Paris Nanterre, spécialiste de Virginia Woolf, autrice d’un ouvrage sur l’écriture de la perception chez Woolf et de plusieurs articles sur sa pensée politique. Et notre conversation était ponctuée de lectures formidables par Léon Bonafé, acteur formé à l’École du Théâtre National de Strasbourg, auteur de fictions sonores pour France Culture et intervenant régulier à la Cité de l’Économie – ne serait-ce que pour l’écouter, ca vaut le coup d’écouter ou de regarder la rencontre ici.

« La nouvelle de mon héritage m’est arrivée un soir, à peu près à l’époque où fut passée la loi qui donna le vote aux femmes. La lettre d’un notaire tomba dans ma boîte aux lettres, et quand je l’ouvris, je découvris que ma tante m’avait laissé 500 livres par an pour toujours. Des deux, le vote et l’argent, l’argent, je l’avoue, me semble infiniment plus important. Vraiment, me disais-je, en glissant les pièces d’argent dans mon porte-monnaie, quel remarquable changement de caractère un revenu fixe peut apporter. Aucune force au monde ne peut me retirer mes 500 livres. Je suis logée, nourrie, blanchie pour toujours. En conséquence, non seulement cesse l’effort et le labeur, mais aussi la haine et l’amertume. Je n’ai besoin de haïr aucun homme, il ne peut pas me blesser. Je n’ai besoin de flatter aucun homme, il n’a rien à me donner.
Ainsi, imperceptiblement, me suis-je retrouvée à adopter une nouvelle attitude envers l’autre moitié de la race humaine. Eux aussi, les patriarches, les professeurs, ont eu des difficultés sans fin, de terribles obstacles à affronter. Leur éducation, par certains aspects, a été aussi déficiente que la mienne. Elle leur a inculqué d’aussi grands défauts. Certes, ils avaient l’argent et le pouvoir, à un coût cependant : celui de nourrir en leur sein un aigle, un vautour, pour toujours leur dévorant le foie et leur déchirant les poumons. L’instinct de la possession, la rage de l’acquisition qui les pousse à désirer les terres et les biens des autres, à fabriquer des frontières et des drapeaux, des vaisseaux de guerre et des gaz empoisonnés, à offrir leur propre vie et celle de leurs enfants.
Graduellement, la peur et l’amertume se transformaient en pitié et tolérance, et au bout d’un an ou deux s’en étaient allées, pour laisser place au véritable lâcher-prise, qui est la liberté de penser les choses en elles-mêmes. Cet édifice, est-ce que je l’aime ou pas ? Ce tableau est-il beau ou non ? Ce livre, à mon avis, est-il bon ou pas ? Vraiment, l’héritage de ma tante m’a dévoilé le ciel, et a mis à la place de la vaste et imposante figure d’un monsieur que Milton recommandait à mon adoration, la vue d’un ciel dégagé. »
Rebecca Amsellem Ce premier extrait est tiré d’Un lieu à soi, traduit par Marie Darrieussecq et paru aux Éditions Denoël en 2016. On parle souvent d’une chambre à soi, ou d’un lieu à soi, comme condition primordiale pour créer, écrire, penser les choses en elles-mêmes, pour reprendre les mots de Woolf. Mais on oublie la première partie de la phrase, qui est : une rente, de l’argent. Dans quelle mesure, selon Woolf, l’indépendance d’esprit dépend-elle de cette indépendance économique ?
Naomi Toth Ce qui est frappant dans cet essai, publié en 1928 en Angleterre (l’année même où les femmes obtinrent le droit de vote au même titre que les hommes), est que Woolf déplace notre regard de l’égalité légale vers l’égalité économique. Pour devenir écrivaine, elle le dit dès les premières pages de l’essai, il faut 500 livres de rentes et une pièce à soi : l’indépendance de l’esprit dépend des conditions matérielles. Comment trouver le temps d’écrire ? Comment s’émanciper d’un système économique et hiérarchique pensé par et pour les hommes, qui nous empêche de voir le monde et de nous exprimer librement ? On l’entend très bien à la fin de cette citation : Woolf cherche à trouver les conditions qui permettraient aux femmes d’établir un rapport direct au monde, sans entraves. Ce que l’on perçoit aussi, c’est que l’indépendance économique des femmes ne les concerne pas seulement elles, mais transforme l’ensemble des relations entre les genres. Woolf analyse avec une grande finesse les complexes émotionnels engendrés chez les femmes et chez les hommes par les pratiques d’exclusion et d’inégalité. Elle montre comment l’indépendance matérielle peut faire évoluer ces relations, de la peur et de l’amertume vers quelque chose de plus libre, de plus authentique, de plus humain.

Rebecca Amsellem Un lieu à soi est à l’origine une conférence, commandée à Virginia Woolf sur le thème des femmes et de la fiction. Dans l’extrait que nous venons d’entendre, la rente héritée d’une tante est-elle une fiction ?
Naomi Toth Oui, c’est une fiction. Woolf n’avait pas, elle-même, reçu 500 livres de rente d’une tante. Pour vous donner une idée, 500 livres par an en 1928 représentent l’équivalent d’environ 47 000€ annuels aujourd’hui. C’est une somme tout à fait conséquente, et Woolf vivait avec moins. C’est donc aussi un idéal qu’elle projette.
Rebecca Amsellem Et pourtant, ce n’est pas si loin de sa réalité : elle avait effectivement reçu des rentes de membres de sa famille, de sa tante notamment.
Naomi Toth À cette époque, elle disposait d’environ 400 livres par an de rente, venant de plusieurs sources familiales, et ce montant n’est pas négligeable. Elle a conscience que cela lui procure une liberté et lui permet d’écrire. En effet, cette conférence lui était commandée sur les femmes et la fiction, et elle commence par refuser de définir ce que sont une femme et la fiction. Elle préfère faire une proposition concrète : pour écrire, il faut de l’argent. Ensuite, elle va développer cette idée dans un essai qui emprunte les outils de la fiction pour avancer des propositions extrêmement sérieuses. La fiction de ses revenus, qui correspond à un idéal plutôt qu’une réalité biographique avérée, en est une. Dès le début de l’essai, elle annonce qu’elle va parler dans les voix de plusieurs femmes. Le « je » de l’essai est un je multiple, qui exprime les voix de femmes différentes. C’est une proposition politique en soi : construire une sorte de voix collective plutôt qu’une parole individuelle.
« La liberté intellectuelle dépend des choses matérielles. La poésie dépend de la liberté intellectuelle. Et les femmes ont toujours été pauvres, pas seulement depuis 200 ans, mais depuis le début des temps. Les femmes ont eu moins de liberté intellectuelle que les fils des esclaves athéniens. Les femmes, donc, ont plus de chances de finir comme des chiens que d’écrire de la poésie. C’est pour ça que j’ai tant mis l’accent sur l’argent et un lieu à soi. »
Rebecca Amsellem Je me permets de répéter cette phrase : « Les femmes, donc, ont plus de chances de finir comme des chiens que d’écrire de la poésie. » C’est assez brutal. Pourquoi Woolf choisit-elle cette image aussi humiliante, dire que les femmes ont plus de chances de finir comme des chiens que de prétendre à un destin de poétesse ?
Naomi Toth Prise dans son contexte, je pense que cette image vise à contrer une certaine vision romantique du génie individuel, celle du poète maudit qui ferait émerger des œuvres magnifiques malgré des conditions épouvantables et trouverait malgré tout reconnaissance et lecteurs. Si l’on applique cette logique aux femmes, on pourrait demander : pourquoi n’y a-t-il pas eu davantage de grandes poétesses, puisque avoir dans des conditions difficiles n’est pas un frein ? La réponse de Woolf est que cette vision est fausse. Ce que la tradition littéraire nous a transmis, ce sont les écrits de personnes qui avaient d’abord les conditions pour écrire, ensuite les conditions pour avoir leurs textes publiés et reconnus, c’est-à-dire, les conditions pour transmettre leurs écrits aux générations suivantes. Et ces personnes sont principalement, du fait de l’organisation patriarcale de la société, masculines. Notre canon littéraire est donc dominé par les écrits d’hommes.
Le second point est que cette image dure situe l’ampleur de l’exclusion économique des femmes dans l’histoire : elle ne dure pas depuis quelques décennies, mais depuis des siècles, des millénaires. Cette exclusion économique se traduit directement par une exclusion culturelle très enracinée. Ce n’est pas une condition que l’on peut renverser en une génération ; il faut des générations et des générations.
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À cette image du destin de chien, j’en oppose une autre qui parcourt tout l’essai : la sœur de Shakespeare. Woolf imagine que Shakespeare avait une sœur tout aussi douée que lui. Mais parce qu’elle était une femme, malgré toute sa détermination, elle n’a pas pu exercer son art. Enceinte, sans ressources, elle se suicide et repose quelque part en Angleterre sans sépulture, mais son esprit génial, lui, subsiste. C’est ainsi que Woolf conclut Un lieu à soi : si l’on veut que cet esprit vive encore, il faut que les femmes d’aujourd’hui trouvent les conditions matérielles pour créer. C’est comme cela que l’on peut réincarner la sœur de Shakespeare dans notre vie contemporaine.

Rebecca Amsellem Ce personnage, Woolf l’a-t-elle nommé ? Et a-t-il une base historique ?
Naomi Toth La sœur de Shakespeare telle qu’elle la décrit est entièrement fictionnelle. C’est une invention pour nous montrer ce qui aurait pu arriver, ce que l’on a perdu. La sœur de Shakespeare représente aussi une forme de potentialité, la possibilité d’un avenir littéraire étincelant pour des femmes. Woolf mobilise cette histoire aussi pour nous inciter à construire une tradition alternative au canon masculin, une tradition sur laquelle s’appuyer si on est une femme.
Rebecca Amsellem Une des raisons structurelles qui expliquent les écarts économiques entre femmes et hommes est la notion de travail invisible. Pour en donner une définition rapide : un travail invisible est un travail non légitimé par la société et non rémunéré, ce que l’on appelle le travail domestique ou parental. Mon amie Marie Eloy a calculé qu’au cours de sa vie, une femme en France consacre en moyenne dix-huit ans au travail domestique et parental, contre six ans pour un homme. Un écart de douze ans qui n’est pas consacré à écrire de la poésie ou de la littérature. Or, dix ans après Un lieu à soi, dans Trois Guinées (1938), Woolf avance une idée révolutionnaire pour résoudre ces inégalités.
« Sur l’idée d’un revenu pour le travail domestique impayé des femmes : elle doit s’efforcer d’obtenir un vrai salaire dans toutes les professions qui sont maintenant ouvertes à son sexe. Nous pouvons aller plus loin. Elle doit même créer de nouvelles professions par le biais desquelles elle peut gagner le droit à une opinion indépendante. Elle doit également s’engager à faire pression pour que les travailleuses non payées de sa propre classe touchent un salaire, pour les filles et les sœurs des hommes éduqués qui, comme nous l’ont montré les biographies, sont aujourd’hui payées en nature avec de la nourriture, un logement et quarante misérables livres par an. Mais par-dessus tout, elle doit faire pression pour qu’un salaire soit payé légalement par l’État aux mères des hommes éduqués. C’est d’une importance incommensurable pour mener à bien notre combat commun, car c’est le moyen le plus efficace pour nous assurer que cette vaste et très honorable classe des femmes mariées a un esprit indépendant et une volonté propre, qu’elles puissent soutenir leur mari si elles le jugent souhaitable, ou au contraire lui résister, mais qu’elles cessent dans tous les cas d’être sa femme et ne soient qu’à elles-mêmes.
Cela vous concerne directement, vous les hommes éduqués, ainsi que la gloire et l’honneur de vos professions. Car si votre épouse était payée d’un vrai salaire, un salaire en argent sonnant pour son travail consistant à porter et à élever les enfants, alors cela deviendrait une profession attirante, au lieu d’être, comme maintenant, une profession non payée, une profession qui ne donne droit à aucune retraite, une profession précaire et sans honneur. Il est évident que votre propre esclavage en serait allégé. Vous n’auriez plus à aller au bureau à 9h et rester jusqu’à 18h. Le travail pourrait être équitablement réparti. Des articles pourraient ne pas être écrits. La culture en serait stimulée. Vous pourriez voir les arbres fruitiers en fleurs au printemps. Vous pourriez partager le meilleur de votre vie avec vos enfants. Vous ne seriez plus le visiteur du samedi, l’esclave du travail vidé. Si l’État payait votre femme d’un vrai salaire pour son travail, la vieille machine dans laquelle l’homme qui travaille tourne en rond, souvent avec lassitude et si peu de plaisir, serait cassée. L’opportunité de la liberté se présenterait à vous. La plus dégradante de toutes les servitudes, la servitude intellectuelle, serait abolie. »
Rebecca Amsellem Ce texte est issu de Trois Guinées, traduit par Léa Gautier aux Éditions Rivages. Woolf y développe une idée révolutionnaire : rendre le travail invisible rémunéré, et par là même lui conférer une reconnaissance et une légitimité sociales. Elle fait valoir que rendre le travail domestique attractif et rémunéré le transformerait en choix pour les hommes, ce qui, en réduisant les hiérarchies de genre, contribuerait à réduire les conditions qui mènent à la guerre. Naomi, comment ce texte a-t-il été reçu lors de sa publication en 1938 ?
Naomi Toth La forme de Trois Guinées est celle d’une réponse en trois parties à une lettre (fictionnelle) d’un homme “éduqué” qui lui demande de l’aider à empêcher la guerre en adhérant à son association pour la paix et en lui versant une cotisation. L’écrivaine fait le constat que, malgré le fait qu’elle appartient à la même classe sociale de son interlocuteur, le patriarcat a creusé un gouffre entre leurs expériences de vie. Cet écart les empêche de partager les mêmes analyses des racines de la guerre et par conséquent d’adopter les mêmes stratégies pour l’empêcher. Pour l’écrivaine de Trois Guinées, tant que l’économie et la société restent structurées de façon patriarcale, le fascisme et la guerre seront sur l’horizon.
Trois Guinées était assez polémique à l’époque, et il a divisé même les proches de Woolf, parce qu’elle y défendait conjointement une position féministe, antifasciste et pacifiste. Les références à Hitler et Mussolini que vous avez entendues donnent la mesure du contexte. Ce n’était pas une position simple à tenir en 1938.
Mais c’est aussi un essai qui mérite qu’on y revienne, parce que Woolf, ici comme dans Un lieu à soi, ne cherche pas à ce que les femmes aient de l’argent pour devenir des hommes comme les autres. L’idée est bien de transformer, par leur entrée dans l’économie, la façon dont l’économie elle-même fonctionne. Elle formule une critique très forte de l’accumulation du capital, de l’organisation hiérarchique du travail, de l’aliénation que peut produire cette organisation économique. Elle montre comment cela nuit aux hommes qui y participent aussi. On ne peut pas voir fleurir les arbres au printemps si on se tue à la tâche.
Ces idées ont mis du temps à être entendues. En proposant la rémunération du travail domestique et en imaginant comment cela pourrait transformer les rapports des hommes et des femmes au travail d’une part et entre eux d’autre part, Woolf anticipe des travaux féministes matérialistes des années 1970 ; Christine Delphy, par exemple, dans L’Ennemi principal, avance une idée similaire. Mais ici, nous sommes dans les années 1930, et Woolf avance cela non pas comme économiste, mais comme écrivaine qui vit dans le monde et qui l’observe.
Rebecca Amsellem Cela nous ramène à la question des valeurs, de ce qu’une société décide de reconnaître, de rémunérer, de protéger. Et la littérature n’échappe pas à cette question. Qui a le droit d’écrire ? Qui a le droit d’être publié ? Qui contrôle la diffusion, la forme, le rythme ? C’est là que Virginia Woolf devient passionnante aussi comme entrepreneuse. Elle décide d’utiliser ses rentes pour lancer, avec son mari Leonard, une maison d’édition. Elle fabrique un outil pour choisir qui elle publie. Elle transforme ses idées en infrastructure. Woolf n’est pas seulement autrice : elle ne se contente pas de produire des idées, elle les met en application pour les diffuser. Naomi, pouvez-vous nous parler de Virginia Woolf en tant qu’entrepreneuse ?
Naomi Toth En 1917, Virginia et Leonard Woolf achètent une presse à imprimer. Dix ans plus tard, juste avant qu’elle n’écrive Un lieu à soi, cette presse devient rentable pour la première fois. Les Hogarth Press sont devenues extrêmement importantes dans la création littéraire d’avant-garde : elles ont publié Mansfield, Eliot, mais aussi Maynard Keynes, et les toutes premières traductions de Freud en anglais. Bien au-delà de la littérature, c’était une véritable ouverture intellectuelle.
Et Virginia Woolf était là, quotidiennement, à composer les lettres pour la presse, à faire la correspondance, les comptes, en plus de son travail d’écrivaine. Cela donne une idée de sa détermination à arracher la liberté à laquelle elle aspirait d’un système économique qui ne la lui aurait pas accordée autrement. Elle a écrit à un certain moment qu’elle était sans doute la seule écrivaine en Angleterre à pouvoir écrire exactement ce qu’elle voulait. On le voit aussi dans Orlando : la date de publication correspond à la dernière date inscrite dans la dernière ligne du livre, un jeu que seule peut se permettre une personne qui est à la fois éditrice et écrivaine. Elle a poussé sa liberté aussi loin qu’elle pouvait.
« Si cette femme s’était lancée dans les affaires, si elle était devenue un fabricant de soie artificielle ou une maniaque de la Bourse, si elle avait laissé deux ou trois cent mille livres à Fernham, nous aurions pu être assises confortablement ce soir, et le sujet de notre conversation aurait été l’archéologie, la botanique, l’anthropologie, la physique, la nature de l’atome, les mathématiques, l’astronomie, la relativité, la géographie.
Si Mrs Seton et sa mère, et la mère de sa mère, avaient appris le grand art de gagner de l’argent, si elles avaient, comme leur père et leur grand-père, fait des legs destinés à la création de chaires ou de maîtrises de conférences, de prix et de bourses, affectés à une personne de leur propre sexe, nous aurions pu dîner seules ici, de façon très acceptable, avec un perdreau et une bouteille de vin. Nous aurions pu, sans faire preuve d’une confiance exagérée, escompter une vie agréable et honorable à l’abri d’une profession généreusement rétribuée. Nous aurions pu explorer ou écrire, flâner à travers les lieux les plus vénérables de cette terre, rester en contemplation assises sur les marches du Parthénon, ou nous rendre à dix heures au bureau, puis rentrer tranquillement chez nous à quatre heures pour écrire un petit poème. »