Le 29 décembre dernier, nous avons célébré le 120e anniversaire de mon arrière-grand-mère, Jeannette Meunier Bieler. Étant donné que nous ne vivons pas dans la Bible, elle n’était pas avec nous pour le célébrer. À cette occasion, les enfants, les petits-enfants et les enfants de ces dernier.e.s se sont réunis autour d’une réunion Zoom pour partager les bons souvenirs de cette femme dont les meubles qu’elle a dessinés sont aujourd’hui au musée des Beaux-Arts de Montréal (et je n’en suis pas peu fière). Une fois la réunion terminée, j’appelle ma grand-mère, sa fille.

Jeannette et moi-même en 1989.
« Elle ne m’en a parlé qu’une seule fois. » « De quoi », je lui demandai. « Elle regrettait d’avoir arrêté de travailler. Elle n’a pas été explicite à ce sujet, mais cela se sentait. » « Ah bon ? Mais j’ai toujours cru que c’était un choix. » Jeannette Meunier avait 31 ans quand elle s’est mariée, 36 quand elle a décidé d’arrêter d’exercer son emploi de designeuse. Elle avait alors décidé de suivre son mari, récemment nommé directeur de la section des beaux-arts de l’Université Queen’s à Kingston, Canada.
Nous étions en 1936. En tant que femme issue d’une classe privilégiée, c’était déjà inhabituel qu’elle travaille jusqu’à ses 36 ans. Personne ne s’est donc alerté ou n’a essayé de la retenir quand elle a décidé de consacrer sa vie à son mari et à ses enfants.
Aujourd’hui, nous sommes en 2021, et il semble que ce phénomène touche des millions de femmes. C’est ce que le New York Magazine affirme en une. Le mensuel alerte sur le phénomène qui fait reculer drastiquement la situation économique des femmes aux États-Unis. En une, nous voyons les mots « This isn’t working », pouvant se traduire à la fois par « cela ne fonctionne pas » et par « ceci n’est pas travailler ». La pandémie a enjoint des millions de femmes à sortir de la population active : devant s’occuper de leurs enfants dont les écoles sont fermées, sans dispositif de chômage partiel pour garde, elles ne cherchent même plus de travail.
« Pouvons-nous syndiquer les mères ? » L’autrice Angela Garbes demande à son mari, syndicaliste, alors qu’elle a repoussé encore une fois la sortie de son prochain livre et, avec, les 30 000 dollars d’avance. Elle ajoute : « Et les femmes ? » Depuis le début de la pandémie, elle écrit que, selon le National Women’s Law Center, les femmes ont perdu 5,4 millions d’emplois. Plus de 2 millions sont sorties de la population active. Cela signifie qu’elles ne cherchent même plus d’emploi. « La mobilité descendante était à prévoir dans ma vie ; la pandémie n’a fait qu’accroître sa vitesse. J’ai néanmoins la chance d’avoir une position d’où je pouvais régresser. »
En Italie, on observe un phénomène similaire. 470 000 femmes ont perdu leur emploi entre avril et juin 2020. En conséquence, le taux d’emploi des femmes est de 48,7 % (contre 62 % en France, selon les derniers chiffres publiés en juillet 2020 et portant sur l’année 2019).

Mon interprétation du dicton « si les femmes ne sont pas autour de la table, c’est qu’elles sont au menu ».
Et en France ? Les femmes sortent-elles davantage de la population active depuis le début de la pandémie comme c’est le cas aux États-Unis ou en Italie ? Excellente question. (En ces temps difficiles, il n’y a pas de petit encouragement.) La réponse : « On ne sait pas », répond honnêtement l’économiste Hélène Périvier. La DARES (Direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques) semble publier les chiffres liés au nombre d’actif.ve.s une fois par an. Ainsi, en juillet prochain, nous connaîtrons le taux d’activité (nombre d’actif.ve.s rapporté à l’ensemble de la population correspondante). Nous pouvons néanmoins noter que le taux de chômage des femmes est de 9 % pour le troisième trimestre 2020 contre 8,1 % à la même période, un an plus tôt. « Ce qu’on sait, continue l’économiste, c’est que les mères isolées ont dû systématiquement recourir au dispositif de chômage partiel pour garde d’enfants ou encore que lorsque les deux parents [hétérosexuels] sont confinés, ce sont davantage les femmes qui prennent en charge les tâches domestiques et les enfants. » Par ailleurs, « au niveau mondial, les femmes sont surreprésentées dans le secteur informel. La pandémie a donc accentué la précarité économique de ces dernières ».
Selon les pays, les politiques d’accompagnement varient. Certains prennent en compte les spécificités de la vie des femmes, d’autres confondent encore « universalité » et « masculin ». L’égalité est un choix moral et un choix économique. Nous pouvons éviter d’attendre cent soixante-dix ans pour atteindre l’égalité de rémunération. Nous pouvons éviter de reculer de cent soixante-dix ans et s’épargner des décennies supplémentaires d’inégalités économiques avec le plan de relance économique adapté. La solution ? Un plan de relance économique féministe coordonné à l’international et qui conditionne, notamment, l’accès aux marchés publics, aux subventions et aux prêts garantis au respect de l’égalité salariale. L’égalité coûte de l’argent et nécessite un courage certain. Un courage qui n’existait certainement pas dans les années trente, quand les femmes se battaient encore pour le droit de voter, de travailler ou même d’exprimer une opinion. Nous sommes en 2021, presque un siècle plus tard, n’est-il pas temps de mettre les inégalités économiques derrière nous ?