Avec la pendule de Foucault, la montgolfière, le champagne et le camembert, la pilule abortive fait partie des plus grandes inventions françaises. La mifepristone, l’une des deux molécules prises pendant un avortement médicamenteux, a été développée dans les années 1980 par le biologiste et ancien résistant Étienne-Émile Baulieu.
La mifepristone, un stéroïde de synthèse, agit en bloquant l’hormone progestérone, qui est essentielle à l’implantation d’un ovule dans le col de l’utérus. Un deuxième médicament, le misoprostol, déclenche ensuite des contractions afin d’expulser le contenu de l’utérus. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) préconise la mise à disposition des pilules abortives jusqu’à 12 semaines de grossesse, mais de nombreux pays, dont la France, ne respectent pas ces recommandations. En France, la limite a été poussée de sept à neuf semaines pendant la pandémie, quand les avortements médicamenteux à la maison sont devenus la norme dans le monde entier à la suite des confinements.
La mifepristone et le misoprostol ont un taux d’efficacité de 95 %, et dans plus de 99 % des cas, ils n’entraînent pas de complications sévères qui nécessiteraient une hospitalisation, une transfusion ou une opération chirurgicale. L’IVG médicamenteuse est aujourd’hui la forme d’IVG la plus répandue aux États-Unis et au Royaume-Uni (même si cela est parfois dû au manque de moyens systémique des services d’avortement). Les pilules sont sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS, mais sont les seuls produits qui portent un avertissement déclarant qu’elles doivent être utilisées « lorsque la législation nationale le permet et que la culture l’accepte”.
Malheureusement, les pays où la mifépristone est considérée comme acceptable diminuent de jour en jour. Ce mois-ci, un juge dans l’état du Texas a suspendu l’autorisation de mise sur le marché de la pilule par l’agence américaine du médicament, la Food and Drug Administration. La décision, si elle est confirmée, pourrait entraîner une interdiction de la mifépristone au niveau national. La question a de grandes chances d’arriver jusqu’à la Cour Suprême, la même Cour Suprême qui a révoqué l’arrêt Roe v Wade qui garantissait le droit d’avorter aux Etats-Unis de 1973 à 2022. Dans une autre partie du Texas, un homme poursuit actuellement trois femmes en justice pour avoir aidé son ex-femme à obtenir la pilule l’année dernière.

Mais ne faites pas l’erreur de penser que la criminalisation de la mifépristone est un problème qui se cantonne aux Etats-Unis. En Pologne, la militante et amie de la newsletter Impact, Justyna Wydrzyńska, a été reconnue coupable d’avoir “facilité un avortement” et condamnée à huit mois de travaux d’intérêt général le mois dernier après avoir fourni des pilules abortives à une femme victime de violences conjugales.
Si les fondamentalistes anti-avortement veulent empêcher les femmes d’utiliser cette pilule, c’est pour une raison. Les médicaments abortifs retirent la décision de mettre fin à une grossesse des mains des docteur·e·s et des élu·e·s et la remettent entièrement entre les mains des personnes qui ont besoin d’avorter.
C’est un médicament qui sauve les vies de personnes qui vivent sous le coup d’interdictions d’avorter dans le monde entier : il peut être envoyé par la poste et permettre aux femmes de gérer leurs avortements chez elles, qu’elles vivent à Malte ou au Mississippi.
Comme Étienne-Émile Baulieu l’a dit dans le New Yorker l’année dernière, « une méthode qui rend l’interruption de grossesse moins traumatisante physiquement pour les femmes et moins risquée pour leur santé a toujours été rejetée par les pro-vie : ce qu’ils cherchent vraiment, c’est de nuire et de punir les femmes ».
Utiliser la mifépristone pour aider quelqu’un·e à avorter est considéré comme un crime dans certains pays, mais il s’agit néanmoins d’un acte de solidarité extraordinaire à une époque où les droits reproductifs sont violemment menacés. Du Jane Collective, qui aidait les femmes à avorter dans les États-Unis d’avant Roe, aux drones qui ont largué des pilules abortives en Pologne et en Irlande du Nord dans les années 2010, il y a toujours eu des réseaux d’entraide pour mettre fin aux grossesses non désirées ou non viables – parce que les avortements ne s’arrêtent pas quand l’avortement est criminalisé.
Les personnes qui risquent d’être poursuivies pour avoir aidé d’autres à accéder aux médicaments dont elles ont besoin devraient être félicitées pour avoir fait ce que les gouvernements ont échoué à faire, et non traînées devant les tribunaux.
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Les Glorieuses
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Ce que j’ai appris de Stella Young
J’ai eu les larmes aux yeux quand j’ai appris récemment que la ville de Stawell, en Australie, avait décidé d’ériger une statue en l’honneur de mon amie Stella Young, une militante pionnière de l’antivalidisme, comédienne et féministe. S’il n’y a pas beaucoup de statues de femmes dans le monde, il y en a encore moins de femmes handicapées.
La première fois que j’ai rencontré Stella, elle assistait à une soirée de jeux que j’organisais dans un bar, un pub quiz. Dans les années qui ont suivi et jusqu’à sa mort en 2014 à 32 ans, elle est la personne qui m’a le plus appris sur les droits civiques, sur comment convaincre par l’écriture, sur les campagnes politiques audacieuses, l’intersectionnalité et la joie militante. Mais avec Stella, on n’avait jamais l’impression que l’on nous apprenait quelque chose. Généralement, on passait notre temps à rire aux éclats pendant qu’elle engueulait des banquiers déconcertés pour avoir sniffé de la coke dans les toilettes pour handicapé·e·s.

Stella était beaucoup de choses à la fois : une humoriste hilarante, une danseuse brillante, une éditrice accomplie, une influenceuse capillaire, et la plus grande fan d’un petit groupe de musique un peu bizarre de Melbourne dont je suis la deuxième plus grande fan. Avant tout, elle était une infatigable militante pour les droits des personnes handicapées dans « un monde où les personnes handicapées, les femmes en particulier, ont l’impression que nous n’avons pas vraiment le droit d’habiter les espaces publics ».
Elle a milité contre la misogynie et le validisme d’un système de santé dans lequel les femmes et les filles sont menacées de stérilisation forcée ou se voient refuser la contraception simplement parce qu’elles ont un handicap. Elle a écrit : « vivre sans honte dans un corps dont on vous dit constamment que vous devriez avoir honte est un acte politique ».
Il m’est difficile d’écrire sur la façon dont Stella m’a inspirée à être une meilleure féministe et une meilleure personne, parce qu’elle est surtout connue pour son TED talk, “Je ne suis pas votre source d’inspiration, merci.” Sur scène, elle y démontait l’idée que les personnes handicapées devraient être « félicitées de sortir du lit et de se rappeler de nos propres prénoms le matin » ou utilisées comme “pornographie de l’inspiration” pour que les personnes valides se sentent mieux dans leur peau. Oui, Stella s’autoproclamait “machine à faire débander l’inspiration” [inspiration boner killer]. Mais je ne peux pas m’en empêcher, je suis inspirée par ses écrits à chaque fois que je m’installe pour travailler sur cette newsletter. J’espère qu’elle me le pardonnera.
Au cours de sa vie, Stella a écrit une lettre à son soi de 16 ans et à son soi de 80 ans. (Elle a rassuré Stella l’ado : « Tu auras des relations sexuelles. Beaucoup de relations sexuelles. Détends-toi. ») On ne rencontrera jamais Stella à 80 ans, mais si j’arrive à cet âge, je serai une meilleure personne grâce à ce que son amitié, sa politique et sa conviction m’ont appris. Sa conviction que « nous ne sommes pas mal adapté·e·s au monde dans lequel nous vivons. C’est le monde dans lequel nous vivons qui n’est pas encore adapté à nous, et nous avons le devoir de le changer ».