« Comment veux-tu distinguer le faux du vrai, quand on crève de solitude ? »
Romain Gary
« Le sujet idéal de la domination totalitaire n’est ni le nazi convaincu ni le communiste convaincu, mais les gens pour qui la distinction entre fait et fiction (c’est-à-dire la réalité de l’expérience) et la distinction entre vrai et faux (c’est-à-dire les normes de la pensée) n’existent plus », écrivait Hannah Arendt dans Les Origines du totalitarisme (Gallimard) à propos du nazisme et du stalinisme.
Ce que dit Arendt et qui peut nous permettre de comprendre un peu pourquoi près de 10 millions de personnes ont voté pour le Rassemblement national au premier tour des élections législatives est que l’accès de l’extrême droite au pouvoir n’est pas le fruit d’un discours convaincant mais celui d’un électorat qui ne distingue plus le vrai du faux.
« La préparation est couronnée de succès lorsque les gens ont perdu tout contact avec leurs semblables aussi bien qu’avec la réalité qui les entoure ; car en même temps que ces contacts, les hommes perdent à la fois la faculté d’expérimenter et celle de penser », continue Arendt. En disant cela, la philosophe affirme que les raisons évoquées pour comprendre le choix de cet électorat comme les inégalités sociales et économiques ou encore la perte de confiance dans les institutions ne sont pas suffisantes. Il faut creuser davantage.
C’est bien l’isolation d’un côté et de l’autre l’impossibilité de distinguer fait et fiction, vrai et faux, qui est à l’origine d’une montée au pouvoir d’idées extrémistes, racistes. Nous pouvons potentiellement tout croire, j’en avais un peu parlé ici et là (oui, cette question m’obsède un peu). « Ce que les masses refusent de reconnaître, c’est le caractère fortuit dans lequel baigne la réalité. Elles sont prédisposées à toutes les idéologies parce que celles-ci expliquent les faits comme étant de simples exemples de lois et éliminent les coïncidences en inventant un pouvoir suprême et universel qui est censé être à l’origine de tous les accidents. La propagande totalitaire fleurit dans cette fuite de la réalité vers la fiction, de la coïncidence vers la cohérence. »
Aussi, pour paraphraser la philosophe, échapper à la réalité car elle n’est plus supportable est une aubaine pour un parti d’extrême droite.
Si cette distinction fait partie intégrante de toute stratégie politique visant à faire voter l’électorat contre son propre intérêt, c’est la notion de sens commun qui fait advenir une forme de salut. « La principale infirmité de la propagande totalitaire, c’est qu’elle ne peut satisfaire le désir qu’ont les masses d’un monde complètement cohérent, compréhensible et prévisible, sans heurter gravement le sens commun. » Arendt continue : « Pour prendre une image, tout se passe comme si les masses réclamaient une répétition constante du miracle des Septante, lorsque, selon une légende ancienne, soixante-dix traducteurs isolés produisirent une version grecque identique de l’Ancien Testament. Le sens commun ne peut accepter ce récit que comme une légende ou un miracle ; pourtant, on pourrait aussi l’alléguer comme preuve de la fidélité absolue de chacun des mots de la traduction. »
Et c’est le sens commun qui peut nous en sauver. Pour Arendt, il s’agit d’un raisonnement partagé par un grand nombre de personnes aux idées diverses permettant de comprendre les enjeux d’une même situation. C’est à partir de ce sens commun qu’on recommencera à distinguer clairement fait et fiction, vrai et faux. D’ici là, peu importe nos opinions, votons. Contre l’extrême droite.