« Cette œuvre est la première que j’ai peinte après être revenue d’un voyage de sept ans à New York. Cette oeuvre représente mon corps marqué de ce voyage de sept années, corps qui a connu de multiples traumatismes allant de l’acception de son image après des années de comparaison avec le corps occidental, à de multiples expériences racistes auxquelles j’ai été confrontées pendant que j’étais à New York et à ma propre perception de ma féminité suite à ces expériences. »
Nous sommes dimanche, il est 15 heures à Paris. 17 heures au Barhein, tous sur Zoom et l’artiste koweïtienne Alymamah Rashed présente un autoportrait « ARAK KUL YAWM LI’ANAK TAHWA MA KATALT / I SEE YOU EVERYDAY BECAUSE YOU HAVE ADORED WHAT YOU KILLED ».

Détail de l’oeuvre de Alymamah Rashed
Cette pandémie a au moins de mérite de pouvoir participer à des conférences qui réunissent les penseuses les plus révolutionnaires de notre temps, peu importe l’endroit où elles se trouvent. Cette conférence-ci est organisée par Océane Sailly. Elle est chercheuse et directrice d’Hunna, galerie d’art en ligne, femmes artistes de la péninsule arabique dont les œuvres remettent en question les discours dominants, en collaboration avec le Centre Pompidou et son moon « Elles font l’art ».
L’artiste visuelle Alymamah Rashed se définit comme une musulmane cyborg, « oscillant entre l’Est et l’Ouest ». Le terme « cyborg » ne fait pas référence à une quelconque machinerie mais à l’impact de l’intelligence spirituelle sur les corps. L’œuvre qu’elle présente ce jour-là est significatif de son travail. « En tant qu’êtres humains, nous ne pouvons pas être témoins visuellement de la douleur émotionnelle ou de la blessure qu’entraînent nos insécurités, à moins qu’il ne s’agisse d’une ecchymose, d’une manifestation physique. »
Instinctivement, le travail d’Alymamah Rashed me fait l’écho de la nouvelle de l’autrice américaine Carmen Maria Machado, À corps perdu (Son Corps Et Autres Célébrations, Éditions de l’Olivier, 2019) dans laquelle une étrange pandémie fait disparaître certaines femmes. « Personne n’en connaît la cause. Ça ne se propage pas dans l’air. Ce n’est pas sexuellement transmissible. Ce n’est ni un virus ni une bactérie, ou alors les scientifiques n’ont pu l’identifier. Au début, tout le monde a accusé la mode, puis la génération Y et finalement l’eau. Mais l’eau a été analysée, les membres de la génération Y ne sont pas les seuls à être incorporels, et la disparition du corps des femmes ne profite pas à la mode. Les vêtements ne tiennent pas dans le vide. Ce n’est pas faute d’avoir essayé. » Cette étrange condition rend les femmes translucides, invisibles à la vue de la plupart.

Arak Kul Yawm Li’anak Tahwa Ma Katalt I See You Everyday Because You Have Adored What You Killed.
La frontière entre l’invisible et le visible est au cœur du travail d’Alymamah Rashed. Son propos est de rendre le « toxic gaze » (comprendre le point de vue toxique) visible à l’œil des spectatrices et des spectateurs, de se réapproprier ce point de vue et d’illustrer ce que la féminité signifie pour elle. Selon l’artiste, la féminité est comprise comme une manière de se sauver en reprenant le pouvoir sur son propre corps. Elle permet de rendre visible ce que la société autour d’elle a enjoint de cacher. Accepter son corps implique de le rendre visible au-delà que dans la « vraie vie ». Il s’agit d’un capital symbolique, et d’un moyen certain de transgresser les règles imperceptibles auxquelles les femmes sont censées se plier.
« Quels sont les enjeux liés à la représentation et à la performance du corps féminin dans les pratiques des femmes artistes ? » demande Océane Sailly ce dimanche après-midi. Le premier enjeu, lui répond l’artiste, est d’apprendre à se situer. Pas uniquement dans sa culture, mais dans son propre corps. Elle précise qu’elle porte le hijab depuis qu’elle a 14 ans, par choix, et qu’elle a dû apprendre à se définir au-delà des perspectives des autres sur elle. « Je suis davantage que ce corps », explique-t-elle. « Je suis plusieurs corps et ces corps coexistent dans mon travail et en dehors de mon travail. » Ces différents corps existent au-delà du genre, au-delà de la culture, de l’intérieur et de l’extérieur.
« Comment fait-on lorsque quelqu’un arrache son hijab ? Comment fait-on lorsque quelqu’un nous lance un commentaire raciste ? Mon travail est ma cure. » Le travail d’Alymamah Rashed va au-delà de la visibilisation de ses propres perceptions du corps. De la même manière que la nouvelle de Carmen Maria Machado, dans laquelle l’amante de l’héroïne disparaît progressivement, a un rôle plus large que de rendre visible en rendant invisible. « Lorsque vous présentez votre travail, vous en activez plein d’autres », note Alymamah Rashed au milieu de la conférence. « Depuis l’obscurité du sol, je les vois, vaguement lumineuses, s’agiter dans leur enveloppe, écrit Carmen Maria Machado. Mais elles restent. Elles ne bougent pas, elles ne bougent jamais. » Elles ne disparaissent plus.