Vous avez peut-être vu deux citations être renvoyées dos à dos sur les réseaux sociaux. D’un côté, le milliardaire réactionnaire Elon Musk s’exprimant dans le podcast de Joe Rogan début mars : “La faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l’empathie.” De l’autre, des mots attribués (sans que l’origine en soit très claire) à la philosophe et historienne Hannah Arendt. Musk précise croire en l’empathie, le fait de se soucier des autres, mais met en garde contre une soi-disant “empathie suicidaire,” un concept théorisé par l’“intellectuel” (professeur de marketing) “anti-woke” Gad Saad.

Au cours de cette conversation, il suggère être inquiété par la théorie du complot raciste du grand remplacement et par l’impact de l’immigration sur la politique du pays, ainsi que par le coût que reviendrait l’aide aux étrangers à l’État. À savoir qu’Elon Musk, lui-même immigré tout-puissant au sein de l’administration Trump (son pire cauchemar, à l’entendre), a grandi pendant l’apartheid en Afrique du Sud. Et qu’entre deux coupes à la hache dans les emplois de fonctionnaires et aides humanitaires qui profitent à des millions de personnes, il arrange de juteux contrats entre la Maison Blanche et son entreprise SpaceX.

L’homme le plus riche du monde pourrait servir d’illustration aux limites de l’empathie telles qu’exposées par Samah Karaki dans son brillant essai L’empathie est politique (JC Lattès, 2024). La neuroscientifique y explique comment l’empathie est sélective : plus on en éprouve pour ses semblables (notre endogroupe), plus on est susceptible de faire preuve d’indifférence envers les autres groupes. L’empathie ne résiste pas non plus aux dynamiques de domination de notre société : elle est sujette aux biais racistes, sexistes, validistes et LGBTQIAphobes. Samah Karaki note d’ailleurs qu’Hannah Arendt jugeait qu’on ne peut considérer l’empathie comme “socle moral” : les nazis n’étaient pas dépourvus de la capacité d’empathie, mais avaient normalisé la déshumanisation des personnes juives.

Aujourd’hui, grâce aux réseaux sociaux, nous avons un accès instantané aux récits de personnes que l’on ne côtoie pas au quotidien, ainsi qu’à des informations permettant de mieux comprendre leur situation. Cependant, il n’existe pas de consensus dans la recherche pour déterminer si les réseaux sociaux nous rendraient plus empathiques. Si certains chercheurs vont dans ce sens, d’autres suggèrent que cela varie selon l’âge et le pays d’origine (cela serait plus commun chez les adolescent·es), tandis que certaines études réfutent toute incidence. Enfin, d’autres évoquent une empathie moindre liée à la fatigue compassionnelle : un burn-out empathique consécutif de la trop grande exposition aux images de détresse retransmises par les médias. Sans parler de la confusion émotionnelle que l’on ressent en passant sans cesse d’une vidéo de chats au témoignage de quelqu’un qui a perdu sa famille dans un bombardement.

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Les commentaires apathiques ou moqueurs semblent se multiplier sous les publications invitant à la compassion. Dans un TikTok très partagé, @chris.tuh interroge : “Pourquoi manquons-nous tant d’empathie en ce moment ?”, citant pour exemples les récurrentes railleries : “et la Terre continua de tourner” ou “tu n’as qu’à pleurer”. “Est-on soudain incapables d’éprouver des sentiments pour autrui ? Je pensais que c’est ce qui nous rendait humains,” proteste-t-il. Les célébrités en font aussi les frais : en publiant une story Instagram d’elle en larmes face aux déportations massives de migrants, Selena Gomez a subi de nombreuses moqueries qui ont ensuite été relayées par les médias conservateurs. Au-delà de critiques interrogeant sa sincérité, certains lui reprochent d’afficher ses émotions : “Ce n’est pas si grave” (“It’s not that deep”), pouvait-on lire. “Apparemment, ce n’est pas OK de faire preuve d’empathie pour les autres,” a-t-elle tancé après avoir supprimé sa vidéo.

Crédit : Gage Skidmore / Creative Commons 2.0

Dans un article pour le magazine féministe Polyester Zine, la journaliste britannique Zahra Hanif fustige la tendance accrue des jeunes de la Gen Z à tout prendre avec ironie, voire ridiculiser les personnes jugées soucieuses de ce qui se passe autour d’elles. Cela s’est cristallisé à l’été 2024 avec la tendance TikTok “cet·te ami·e qui est trop woke”, qui vient disqualifier tout discours progressiste. Comme si on concédait aux conservateurs qu’on exagère, alors que ce n’est VRAIMENT pas le moment de céder du terrain dans les débats aux pro-Trump et compagnie. On n’ose plus s’indigner, tenir des conversations impactantes et sincères : le but est d’avoir l’air nonchalant, comme si se montrer affecté·e par tout ce qui se passe était une faiblesse. Alors que Jane Fonda se revendique comme woke !

Ce n’est pas un hasard si aux États-Unis, les Républicains font interdire dans les écoles des milliers de livres portant des récits alternatifs de personnes racisées, queer, de femmes, ou mettant en garde contre les régimes totalitaires. Ils cherchent à invisibiliser ces voix pour faire diminuer l’empathie à leur encontre, et qu’on affiche moins d’opposition dans la discrimination des minorités. Disqualifier ces mêmes témoignages en ligne part de la même logique. Samah Karaki insiste sur l’importance d’écouter et d’amplifier ces discours afin de leur rendre l’humanité qui leur est niée, même par nous, parfois, quand nous ne les voyons que comme des sujets auxquels témoigner de l’empathie. “De telles représentations alternatives permettent aux gens de raconter leur histoire avec leur propre voix. Des voix complexes, entières, dotées d’un pouvoir d’action et de choix. »

Le mental fitness des Petites Glo

Samah Karaki explique dans son livre que parfois, “trop d’empathie tue l’empathie.” Les personnes qui sont trop exposées à la douleur d’autrui, que ce soit à travers leur travail ou dans leur entourage, risquent de développer “un stress traumatique secondaire”, qui se manifeste notamment par une concentration amoindrie, un sentiment d’impuissance, de l’irritabilité, un repli sur soi, de l’épuisement, “et paradoxalement, une capacité réduite à ressentir de l’empathie.” Même si nous vous encourageons à résister à l’indifférence, les Petites Glo, pensez à vous préserver ! Pour ce faire, voici quelques conseils de l’Association Médicale Canadienne :

Ne pas tomber dans la fatigue compassionnelle

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