Aujourd’hui, j’ai le plaisir de vous proposer le poème d’Olivia Gatwood « Une ode aux femmes de Long Island ».
La poétesse Olivia Gatwood, américaine de 32 ans née au Nouveau-Mexique, écrit pour arrêter de ressentir une sorte honte forcée, comme le fait d’être traitée de ‘salope’, ou plus poliment de « diva » ou de « difficile ».
Ce poème est une ode aux femmes de Long Island – une banlieue-île de la ville de New York – qui fument dans leurs SUV, vitres fermées à bloc, avant de se pointer au yoga, une ode aux femmes qui devant la violence de leurs vies choisissent l’autre voie, celle où on a fait un pas de côté et où on est sortie du courant pourtant si confortable. Les femmes de Long Island sont des Fran Fine en puissance, pour les fans de la Nounou d’Enfer. Des Fran Fine qui vivent dans la vraie vie, des Fran Fin qui ont des filles à protéger et des fils à éduquer.
Ce poème est traduit de l’anglais par mes soins, et est évidemment publié avec le consentement et la rémunération de son autrice. Si vous voulez suivre le travail d’Olivia Gatwood, vous pouvez vous abonner à sa newsletter ici. SI vous voulez la voir déclamer ce poème en anglais rdv ici (et ca vaut vraiment, vraiment le coup, surtout si vous avez besoin d’une petite voix qui vous dit ce matin « regardez comme vous êtes forte et incroyable »).

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Une ode aux femmes de Long Island
Je veux écrire un poème pour les femmes de Long Island qui
fument des cigarettes dans leur 4×4 avec les vitres remontées avant
d’aller au yoga
Qui se déchirent et se maudissent alors qu’elles sont en chien tête en bas
et Deborah,
de la rue d’à côté, qui a des opinions bien tranchées sur les guirlandes de Noël après le Nouvel An,
dit que son corps n’est plus ce qu’il était,
comme l’économie aussi et les bagels du Rickman’s Deli, donc
on s’en fou, non ?
Et pendant shavasana, elle évoque la fille du rabbin qui a avorté le printemps dernier et Candy, dans le coin, traite Deborah d’odieuse. et la classe inspire profondément par le nez, et expire
par la bouche.
Après le cours, alors que Candy se dépêche de rentrer vérifier ses lasagnes, Deborah allume une cigarette et appelle son amie Tammy :
« Alors cette fille me traite d’ ‘odieuse’— tu te rends compte ? odieuse !
Quel mot. Une salope de dictionnaire, je te jure. Tu sais ce que je lui ai dit ? Je lui ai dit : ‘Tu sais ce que c’est être odieux ? La ménopause.’ »

Et peu importe si Deborah a réellement dit ça à Candy ce qu’elle n’a pas fait parce que Tammy est trop absorbée par le fait que Candy ait traité Deborah d’ “odieuse” ce qu’elle a fait que la semaine suivante, quand Tammy croise Candy en faisant du shopping à
Rockville Centre, et que Candy lui demande comment elle va, Tammy ajuste la sangle de son sac à main et répond : « On a tous un peu de charbon dans nos chaussettes de Noël, Candy. » Et Candy s’éloigne, troublée, convaincue que Tammy sait quelque chose sur son mariage qu’
elle ne devrait pas savoir et elle ne sait rien. Elle aime juste Deborah.
qui a beaucoup d’opinions, et si Candy lui avait laissé finir sa phrase, elle aurait parlé de la marche pour les droits reproductifs
à laquelle elle a participé dans les années 60 et des méthodes contre-productives de la religion organisée pour avoir honte de son désir.
Je veux écrire un poème pour les femmes de Long Island dont
les mots s’étirent et s’enroulent comme un chewing-gum autour de l’index, qui me demandent si j’ai un copain et avant que je réponde, disent : « Ne le fais pas.
Jamais.
Tu sais, mon amie Linda, elle est lesbienne une vraie lesbienne.
Et à chaque fois que je vais chez elle elle habite sur Corona près de Merrick, près de la laverie, tu vois d’où je veux parler Chaque fois que je vais chez elle et que je la vois elle et sa femme
C’est quoi son nom ?
J’oublie toujours le nom de cette fille
Bref
Chaque fois que je vais chez elle, j’dis : ‘Tu sais de quoi j’ai besoin ? Une petite copine, voilà ce qu’il me faut.’ »
Pour les femmes de Long Island, qui laissent leurs filles adolescentes organiser des soirées dans leur sous-sol pendant qu’elles regardent la chaîne Home Network
à l’étage, la batte posée près du canapé au cas où quelqu’un serait
droguée — même si c’est leur propre fils qui fait la connerie.
Pour les femmes de Long Island, qui ne s’étonnent plus que les hommes soient
coupables, pas même leurs fils, qui, après tout, ont les mains et le sang de leurs pères.
Et la semaine dernière, quand une joggeuse a été tuée dans le Queens, les femmes de Long Island n’ont pas été surprises—furieuses, oui— elles n’ont pas appelé leurs filles pour les prévenir, elles ont appelé leurs fils, les ont installés à la table de la cuisine et leur ont dit :
« Si jamais
– et je veux dire même une seule fois – tu fais en sorte qu’une femme se sente mal à l’aise, je t’emmène à la charcuterie et je mets ta main dans la trancheuse à viande. Tu crois que je plaisante ? Tu m’entends ? Je te transformerai en sandwich, avec de la mayo, des tomates, de l’aneth et des oignons. »
Je veux écrire un poème
Pour les femmes de Long Island, qui,
quand je leur montre le couteau que je garde dans mon sac, me disent qu’il n’est pas assez grand. Qui sont serveuses, agentes immobilières, kinés, travailleuses sociales ou femmes au foyer et me confient qu’elles auraient aimé être artistes — « Mais la vie passe vite tu sais Un jour, tu prends des cours de dactylo pour ton nouveau poste de secrétaire au World Trade Center, et le lendemain, c’est presque fini. La vie, je veux dire. Mais je me suis battue, je me suis débattue, et toi aussi tu le feras. Je le vois rien qu’à ta façon de marcher. »
Une dernière chose : quand on te traite de “salope,” dis : « Merci.
Merci beaucoup. »