Votre partenaire a-t-il déjà retiré de l’argent de votre compte en banque sans votre permission ? S’est-il déjà opposé à ce que vous trouviez un travail qui vous paierait davantage que lui, ou insisté pour que vous travailliez à mi-temps ? A-t-il contracté des dettes communes sans vous en informer ou a-t-il refusé de payer sa juste part des dépenses communes ? Si c’est le cas, vous pourriez être victime de violences économiques. Et vous n’êtes pas seul·e.
La violence économique est la forme la plus méconnue de violence au sein du couple. C’est pourquoi il est difficile d’obtenir des statistiques, mais les données dont nous disposons sont préoccupantes. Dans un nouveau sondage commandé par la newsletter Les Glorieuses, l’institut de sondage IFOP a constaté que 41 % des Françaises interrogées connaîtront une forme de violence économique au cours de leur vie, et que 23 % d’entre elles en sont victimes de la part de leur partenaire actuel.
C’est LE signe avant-coureur d’autres formes de violences conjugales. Le sondage IFOP x Les Glorieuses a révélé que 99% des femmes qui ont été victimes de violences économiques de la part de leur conjoint ont aussi souffert d’autres formes de violences conjugales : verbales, physiques et psychologiques, dans la majorité des cas toutes à la fois.
Les violences économiques surviennent lorsqu’une personne cherche à exercer un contrôle sur les finances et dépenses de leur conjoint·e ou ex-conjoint·e. Selon l’association britannique Surviving Economic Abuse, les auteurs de violences “exploitent la dépendance économique existante ou cherchent à créer une instabilité économique ». Il peut s’agir de voler directement de l’argent, de limiter la capacité de la victime à gagner de l’argent ou de lui imposer la manière dont elle le dépense. Comme pour toute forme de violence conjugale, l’objectif ultime est la perte de l’autonomie personnelle de la victime. Cela fait partie du contrôle coercitif – lorsque quelqu’un blesse, effraie ou isole une autre personne de manière répétée afin de la contrôler.

Dans son livre sur les violences conjugales See What You Made Me Do, la journaliste Jess Hill décrit trois types d’auteurs de violences économiques : ceux qui contrôlent, ceux qui exploitent et ceux qui manipulent. Pour Hill, les deux premiers types utilisent la violence économique pour obtenir ce qu’ils veulent au sein du couple en contrôlant les décisions financières, tandis que les manipulateurs s’engagent dans une relation avec l’intention spécifique de « dépouiller la femme de son argent et de ses biens ». Tous peuvent avoir un effet dévastateur sur leurs partenaires et les piéger dans des relations qui peuvent également être physiquement ou psychologiquement violentes.
Le manque d’indépendance financière est l’une des principales raisons pour lesquelles les femmes restent avec un conjoint violent. Une des femmes interrogées par Hill lui a raconté avoir eu « la peur de sa vie » lorsqu’elle a quitté son partenaire avec seulement 1,57 dollar sur son compte en banque. Les violences économiques peuvent se poursuivre après la fin d’une relation si un conjoint refuse de verser une pension alimentaire ou poursuit une victime devant les tribunaux, l’obligeant à couvrir ses propres frais.
Bien que les violences économiques puissent survenir dans n’importe quel type de couple, “les femmes dans des relations hétérosexuelles sont touchées de manière disproportionnée”, selon l’Institut européen pour l’égalité entre les hommes et les femmes. En effet, à l’instar des violences de genre en général, les violences économiques sont « à la fois une cause et une conséquence de l’inégalité entre les hommes et les femmes ». Cela ne signifie pas que les couples homosexuels sont à l’abri du problème : des personnes gays, lesbiennes et bisexuelles ont aussi fait état de niveaux significatifs de violences économiques dans des études menées au Royaume-Uni, aux États-Unis, au Canada et en Australie.
La violence économique est aussi la forme de violence conjugale la moins susceptible d’être prise en compte dans la législation nationale. Un rapport de Surviving Economic Abuse a démontré que la moitié des pays du monde ne dispose d’aucune sorte de réglementation sur les violences économiques dans le couple, laissant près d’1,4 milliard de femmes sans aucune protection face à cette violence.

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Les gouvernements peuvent être complices de violences économiques, tout comme les états peuvent involontairement aider les auteurs de violences physiques. Au cours de notre enquête sur le système d’asile danois plus tôt cette année, mes collègues et moi-même avons constaté que les femmes réfugiées pouvaient être forcées de rester avec un conjoint violent ou risquer de perdre leur droit de vivre dans leur pays d’adoption en raison des règles relatives aux visas. De même, lorsqu’une femme ne peut pas hériter de biens de la même manière qu’un homme, comme c’est le cas au Maroc, ou qu’elle n’a pas le même pouvoir sur les biens matrimoniaux, comme aux Philippines, nous pouvons considérer qu’il s’agit d’une violence économique perpétrée par l’État. Ces politiques condamnent les femmes à dépendre financièrement d’hommes de leur famille, même si ces derniers sont physiquement ou psychologiquement violents.
L’égalité devant la loi ne suffit pas à protéger les femmes des violences économiques. La France est l’un des seuls 14 pays au monde à obtenir une note parfaite dans l’indice « Les Femmes, l’Entreprise et le Droit« , qui mesure les obstacles aux opportunités économiques des femmes dans le monde. Pourtant, l’absence de discrimination dans la politique gouvernementale n’a pas pour autant créé une situation dans laquelle les femmes sont à l’abri des violences économiques, comme le montrent les résultats de notre sondage.
En effet, l’inégalité est un facteur majeur dans les cas de violences économiques, et les femmes en France ne sont pas égales aux hommes (il n’y a d’ailleurs aucun pays au monde où c’est le cas). Les résultats du sondage IFOP x Les Glorieuses montrent qu’une femme a deux fois plus de risques d’être victime d’une violence économique si elle gagne nettement moins que son partenaire.
Combler l’écart de rémunération entre les hommes et les femmes ne suffira pas à résoudre le problème des violences économiques. Les données provenant des pays les plus égalitaires au monde, dont la Suède, la Finlande et le Danemark, indiquent que les violences conjugales et les violences économiques ne disparaissent pas lorsque les femmes perçoivent un salaire plus proche de celui des hommes. Mais il ne fait aucun doute que la précarité financière rend plus difficile le fait de quitter un conjoint violent. Comme l’écrit Hill, « la violence est directement aggravée par la pauvreté ». L’égalité salariale peut donc être considérée comme une étape essentielle sur la voie d’un avenir sans violences économiques pour toutes et tous.
Si les violences dans le couple constituent l’un des problèmes latents de notre société, les violences économiques, elles, se trouvent encore plus dans l’ombre. Nous ne comprenons pas encore suffisamment cette forme de violence conjugale, mais ses conséquences ne sont que trop claires : elles se voient chez les victimes qui sortent d’une relation violente sans rien, elles se voient chez celles qui restent dans des situations dangereuses parce qu’elles n’ont pas les moyens de s’en aller.
La newsletter Les Glorieuses a lancé une plateforme sur les violences économiques dans le cadre de sa campagne annuelle sur l’égalité salariale.
Je pense être victime de violences économiques …
Si votre partenaire ou ancien partenaire contrôle la façon dont vous gagnez ou dépensez de l’argent, ou d’autres domaines de votre vie, notamment le logement, la nourriture et l’emploi, vous pourriez être victime de violence économique conjugale.
Que faire ?
Avant toute chose, lire ces mots : ce n’est pas de votre faute. Et vous n’êtes pas seule.
Ensuite, parlez-en autour de vous. Votre entourage : votre famille, vos ami·e·s, vos collègues de travail.
Vous pouvez parler à quelqu’un de votre banque pour vous aider à reprendre le contrôle de votre argent.
☎️ Les violences économiques se produisent rarement de manière isolée – si vous êtes victime de violence conjugale ou toute forme de violence et que vous êtes en danger immédiat, appelez la police.
Si vous n’êtes pas en danger immédiat, vous pouvez contacter l’association de Solidarité femmes, au 3919 – 7j/7 et 24h/24.