par Freshta Ghani et Mahtab Safi de Zan Times

Depuis cinq ans, Marwa Jalil* travaille en tant que correspondante pour une radio locale dans la province de Badakhshan, dans le nord de l’Afghanistan. La jeune femme de 24 ans est l’une des dernières femmes journalistes encore en poste dans le pays.

Avant l’arrivée des talibans, elle gagnait 17 000 afghanis (180€) par mois. Puis, quand le groupe armé a pris la tête du pays, sa station de radio a décidé de licencier toutes ses employées. “Le directeur de la radio nous a dit que l’on pouvait continuer de travailler gratuitement, mais qu’ils ne paieraient plus les femmes journalistes,” elle raconte. “Je me suis dit que travailler gratuitement était mieux que de rester à la maison à pleurer.”

Depuis un an et demi, elle travaille à plein temps sans salaire ni avantages. Elle n’est pas la seule. “À part moi, il y a 54 autres femmes journalistes qui travaillent gratuitement au Badakhshan ; leur situation économique est très difficile, mais c’est la seule façon pour elles de continuer de travailler”, dit-elle.

La station ne paie ni sa nourriture, ni ses frais de transport quand elle est en reportage. Par chance, le père de Jalil, qui travaille pour une organisation non gouvernementale, peut l’aider à assurer ses frais, du moins pour le moment. ”Avec ces prix élevés, je ne sais pas si mon père va payer les dépenses de notre famille ou me donner un peu d’argent pour la location de voiture et la nourriture. J’ai beaucoup de problèmes financiers”, explique-t-elle.

Comme Marwa Jalil, des dizaines de femmes journalistes dans des provinces comme Herat, Badakhshan, Parwan, Kaboul, Samangan et Balkh travaillent sans rémunération pour des médias locaux, d’après l’association NAI Supporting Open Media in Afghanistan.

“Nous avons parlé à plusieurs reprises aux responsables de ces médias du salaire des femmes reporters ; ils l’expliquent par un manque de moyens”, a déclaré le directeur de NAI, Zarif Karimi, au Zan Times. “Ils disent : ‘Si les femmes journalistes ne sont pas contentes de ne pas être payées, alors elles peuvent démissionner. Nous pouvons faire notre travail avec un ou deux employés.’”

Photo par Baheer Ahmadzai pour Zan Times

En août 2022, Reporters sans frontières publiait un rapport qui révélait que sur 2 756 femmes journalistes et travailleuses des médias en Afghanistan avant le retour au pouvoir des talibans, seules 656 travaillaient encore. À cette époque, les femmes journalistes avaient déjà complètement disparu de 11 des 34 provinces du pays, tandis que 85 % de celles qui étaient encore employées travaillaient à Kaboul.

Même quand les femmes journalistes acceptent de travailler sans salaire, elles font face à la pression de leur famille pour quitter leur emploi. Dans la province voisine de Takhar, Narges Ansari* connaît bien les défis auxquels fait face Marwa Jalil. En tant que journaliste chevronnée avec neuf ans d’expérience, elle était payée 10 000 afghani (100 €) par mois avant que les talibans ne prennent le pouvoir. Ce salaire a été rapidement arrêté, bien qu’elle continue à travailler. “Plusieurs fois, mon frère m’a dit de quitter ce travail non rémunéré. Il m’a récemment dit que si les médias ne nous payaient pas, nous n’avions pas le droit de travailler.”

Narges Ansari a de gros problèmes financiers et son frère a du mal à payer les dépenses du foyer, sans parler de trouver les fonds pour payer ses frais de transport professionnels. ”Il y a quelques jours, alors que je rentrais du bureau, je n’avais pas d’argent pour le trajet”, raconte-t-elle. ”Le chauffeur s’est mis très en colère et a dit : ‘Pourquoi tu montes dans la voiture alors que tu n’as pas d’argent ? Qu’est-ce que tu fais dehors ? Rentre à la maison.’”

Pour comprendre comment les femmes journalistes s’en sortent après 18 mois sous le régime taliban, le Zan Times a contacté 32 femmes journalistes dans 12 provinces. Elles ont raconté les dangers, le harcèlement et la peur constante. Dix-sept des 32 journalistes sondées ont perdu leur emploi depuis l’invasion des talibans (six ont été licenciées parce qu’elles étaient des femmes, six ont perdu leur emploi en raison de la fermeture de leurs médias, et cinq autres ont démissionné en raison des restrictions et des dangers) ; les 15 autres ont poursuivi leur travail, malgré la discrimination, le harcèlement sexuel, les menaces, les pressions pour abandonner leur emploi, le travail non rémunéré, le manque d’accès à l’information, la censure talibane et l’obligation de porter le hijab. 

En mars 2022, un sondage de l’Union nationale des journalistes afghan·e·s (ANJU) a révélé que 87 % des femmes journalistes ont “subi une discrimination basée sur le genre”, tandis que 79 % ont déclaré avoir été “insultées et menacées sous le régime taliban, y compris des menaces physiques, des abus par des responsables talibans, des menaces écrites et verbales”. L’enquête indique également que “87 % des femmes journalistes ne veulent pas travailler dans la situation actuelle en raison de la peur”.

En décembre, les talibans de Kandahar ont littéralement fait taire les femmes dans les médias en ordonnant aux radios et télévisions locales d’arrêter de diffuser des voix de femmes.

Les restrictions imposées par les talibans et la détérioration de la situation économique pour les médias les amènent à préférer des reporters masculins, par peur de représailles. Mahsa*, journaliste de télévision dans la province de Herat, a déclaré que des employeurs potentiels lui avaient avoué que si elle était embauchée comme journaliste, les talibans “viendraient tous les jours dans notre bureau et nous harceleraient sous divers prétextes. C’est pourquoi nous n’embauchons pas de femmes reporters.”

Même celles qui peuvent encore travailler disent au Zan Times qu’elles sont régulièrement confrontées au harcèlement sexuel et à la discrimination sur leurs lieux de travail et lorsqu’elles partent en reportage.

Raihana*, une journaliste pour la presse locale dans le nord de l’Afghanistan (pour sa sécurité, le Zan Times n’identifie pas sa province), a été harcelée lors d’un entretien avec un haut responsable taliban. L’incident s’est produit en décembre 2022 lorsqu’elle est allée l’interroger. “Il n’était pas au bureau. Un de ses employés m’a guidée vers une autre pièce… J’ai eu peur de la façon dont il me regardait et j’ai écourté l’entretien et j’ai remballé mes affaires. Quand j’ai essayé de sortir, je me suis rendue compte que la porte était verrouillée. J’étais sur le point de crier quand il a déverrouillé la porte pour moi et m’a laissée sortir.”

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Peu de temps après, le même responsable taliban a invité Raihana à revenir à la direction de l’information et de la culture. ”Quand j’ai dit que je ne pouvais pas venir, il m’a répondu d’attendre les conséquences et de ne plus me plaindre”, rapporte-t-elle au Zan Times. ”Après ce jour-là, je n’ai plus été autorisée à entrer dans aucun lieu [gouvernemental] pour aucun événement.”

Toutes les femmes journalistes qui ont parlé au Zan Times font aussi état d’une discrimination constante, comme le fait d’être empêchées d’assister à des conférences de presse parce qu’elles sont des femmes.

C’est ce qui est arrivé à la journaliste Mina Habib, directrice de l’agence de presse Roidad, en octobre 2022, alors qu’elle tentait de couvrir les conséquences de l’attentat à la bombe contre le centre Kaaj à Kaboul qui a fait au moins 55 victimes, dont une majorité de femmes. Ce jour-là, elle a écrit au Zan Times : ”Ce matin, les forces [talibanes], avec un comportement discriminatoire, ne m’ont pas laissée couvrir un événement sur les martyrs du centre d’éducation de Kaaj.”

Pour Marwa Jalil, ces défis sont quotidiens. ”Chaque fois que je vais [sur le terrain] pour préparer un reportage, chaque taliban qui me voit avec une caméra et un micro s’arrête et m’interroge”, a-t-elle déclaré au Zan Times. ”Ils ne peuvent pas supporter le fait qu’une femme puisse travailler en tant que journaliste, et ils me voient comme une pêcheresse.”

Alors même que les talibans compliquent de plus en plus leur travail, les femmes journalistes affirment qu’elles continueront à exercer leur métier, quoi qu’il en coûte. 

*Les noms ont été modifiés afin de protéger l’identité des personnes interviewées.

Merci au Zan Times de nous avoir autorisées à republier cette enquête. Vous pouvez lire la version originale ici.

À propos de Zan Times

Zan Times est un média d’enquête dirigé par des femmes qui couvre les violations des droits humains en Afghanistan avec un œil sur les femmes, les communautés LGBTQ et l’environnement. C’est un groupe de journalistes, en majorité des femmes, qui travaillent depuis l’Afghanistan et en dehors afin de partager les récits des communautés marginalisées qui ont rarement leur place dans le débat public.

Pour soutenir des femmes journalistes qui racontent l’Afghanistan sous le régime Taliban, vous pouvez financer la rédaction : Faire un don au Zan Times

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