par Tafadzwa Mwanengureni

Dans sa maison d’Epworth, une banlieue du sud-est de Harare, Emilda Ngwerume a subi pendant quinze ans les violences incessantes de son mari. Sa vie était dictée par la peur : elle ne savait jamais quand tomberait la prochaine insulte, le prochain coup ou l’énième épisode d’humiliation.

« Chaque fois que je lui demandais de l’argent pour couvrir les dépenses de la famille, il me battait et m’insultait », raconte Mme Ngwerume. « Même lorsque je cherchais refuge chez sa mère, il me suivait, menaçant de défoncer la porte si elle refusait de me laisser sortir. »

Piégée par sa dépendance financière, Ngwerume n’avait aucune échappatoire. Les normes sociales, qui tolèrent ou justifient largement la violence domestique, jouaient aussi contre elle.

La stratégie nationale de lutte contre les violences sexistes du gouvernement zimbabwéen prévoit de réduire ces cas de 30 % d’ici 2030. Une ligne d’assistance a bien été ouverte en 2021, mais ces mesures restent insuffisantes pour enrayer le fléau.

Selon la Banque mondiale, en 2024, près de 39,4 % des femmes au Zimbabwe ont subi des violences physiques et 11,6 % des violences sexuelles. Rien qu’en 2024, la police a enregistré plus de 31 000 cas, a déclaré à la newsletter Les Glorieuses son porte-parole, Paul Nyathi.

Un refuge derrière une porte violette

En mars 2024, après un nouvel accès de violence de son mari, Ngwerume, désespérée, a tout quitté et a erré dans les rues surpeuplées d’Epworth, à la recherche d’une porte violette. Derrière cette porte, lui avait-on dit, se trouvait un refuge qu’elle ne trouverait nulle part ailleurs.

En 2023, RhoNaFlo, une organisation de soutien aux mères adolescentes, s’est associée à un groupe de sages-femmes traditionnelles d’Epworth pour lancer l’initiative Purple Door, un mouvement communautaire destiné à venir en aide aux victimes de violence domestique.

Les sages-femmes ont peint les portes de leurs maisons en violet, les transformant en refuges. À l’intérieur, elles offrent désormais écoute, conseils et orientation vers la police ou des professionnels de santé mentale, selon les besoins de chaque
survivante.

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« Juste après le lancement, 17 d’entre nous ont suivi une formation en conseil dispensée par une organisation appelée Someone Always Listens To You. Cela nous a donné les outils nécessaires pour aider les victimes de violences sexistes », explique Tsitsi Nyakudanga, membre de Purple Door.

Photo d’une porte violette postée sur le compte Instagram de l’organisation RhoNaFlo

Lorsque Ngwerume a frappé à une porte violette dans sa communauté, elle a rencontré Mugoma, une accoucheuse qui l’a accueillie et accompagnée chez elle pour parler à son mari. Mugoma s’est présentée calmement, amenant le couple à discuter de façon informelle de leurs problèmes conjugaux. Ngwerume et son mari ont ensuite suivi deux mois de thérapie intensive, qui, selon elle, a tout changé.

« Purple Door m’a sauvé la vie », dit-elle. « Depuis que mon mari et moi avons suivi une thérapie, il a arrêté de boire et de me battre. Il est aujourd’hui un père responsable. »

Depuis le lancement, Mugoma affirme avoir aidé environ 18 victimes par semaine. Son statut respecté de sage-femme, ainsi que la réputation des bénévoles comme étant en lien avec la police, ont contribué à modifier le comportement de nombreux hommes violents.

« Nous parlons aux auteurs de violences avec patience et professionnalisme, en les conseillant aux côtés de la victime. Si les violences persistent, j’accompagne la survivante au poste de police et je dépose plainte moi-même », raconte-t-elle.

Une seule intervention a échoué : l’auteur des violences a quitté la communauté avec sa famille après que Mugoma lui a annoncé qu’elle allait le dénoncer.

En juillet, RhoNaFlo a suspendu ses activités pour se conformer à la réglementation gouvernementale sur les associations bénévoles. Mais les sages-femmes ont poursuivi leur travail, seules.

Briser le silence

En novembre, le mariage de Memory Gweshe a failli voler en éclats lorsque sa fille adolescente s’est enfuie. Pendant plusieurs jours, son mari l’a maltraitée physiquement et émotionnellement, lui reprochant le comportement de leur enfant.

N’ayant personne d’autre à qui se confier, cette femme de 35 ans s’est rendue à une porte violette. Là, une accoucheuse traditionnelle est intervenue pour faciliter la réconciliation avec son mari. « Mon mari voit désormais les choses telles qu’elles sont : il comprend que ce n’était pas ma faute. Il a même accepté que notre fille revienne à la maison lorsque son mariage a échoué », explique Mme Gweshe.

Depuis le lancement de l’initiative, les membres de Purple Door n’ont reçu aucun financement, les bénévoles assumant elles-mêmes toutes les dépenses. Pourtant, leur travail est jugé remarquable par les personnes expertes. « Ces mouvements populaires au Zimbabwe créent un espace sûr où les victimes peuvent partager leurs expériences sans craindre d’être jugées », estime Nodeshah Maingehama, directrice de la branche zimbabwéenne de Girl Up, un mouvement mondial en faveur de l’égalité des filles. « Le gouvernement se désintéresse souvent de ces questions au niveau communautaire. Ce sont les organisations locales qui comblent ce vide », ajoute-t-elle.

Les bénévoles de Purple Door reconnaissent que leur principal défi réside dans les normes sociales et la peur de la stigmatisation. Beaucoup de femmes hésitent à dénoncer les violences domestiques, et certaines mettent longtemps à réaliser qu’elles sont victimes d’abus. « Les victimes admettent rarement qu’elles sont maltraitées, car dans notre société il est considéré comme normal qu’un mari batte sa femme », explique Nyakudanga.

Margaret Matsamvi, directrice de la justice économique au sein de l’ONG Women Project, souligne par ailleurs que la capacité des auteurs de violences à corrompre les fonctionnaires dissuade les victimes de recourir à la justice.
« Nous devons former nos magistrats afin qu’ils comprennent les implications de la violence sexiste et les pertes qu’elle engendre pour notre économie », plaide-t-elle. Selon le PNUD, les violences sexistes coûtent environ 2 milliards de dollars par an au Zimbabwe, soit entre 1 et 2 % de son PIB.

Pour Tendai Chitunhu, responsable de projets chez Musasa, une organisation qui soutient les survivantes, les lacunes dans l’appareil judiciaire – tels que les reports d’audience – découragent également les femmes de porter plainte.
« Les initiatives comme Purple Door sont inestimables, mais leurs moyens restent limités », explique-t-elle.
« Pour éliminer véritablement la violence sexiste, il faut intensifier les programmes de sensibilisation à l’égalité, impliquer les chefs traditionnels et les hommes, renforcer les politiques de protection des femmes et des filles, et accroître les budgets consacrés à la prévention et à la lutte contre ce fléau. »

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