« A la femme qui n’a jamais levé sa main en classe – non pas parce qu’elle était timide, mais parce qu’elle n’en avait rien à faire. » 

Au milieu des articles qui célèbrent les dix femmes qui ont gagné un million d’euros avant de boire leur café du matin, ou celles qui écrivent Jolene et I Will Always Love You dans une même journée (coucou Dolly Parton), une journaliste du New York Magazine Madeleine Aggeler livre une ode aux femmes… médiocres. « La femme qui annule 60% de ses rendez-vous » ou « qui s’est inscrite à l’équipe de natation à l’école mais qui a abandonné deux mois plus tard parce qu’elle en avait marre de se lever si tôt et qu’elle préférait fumer des cigarettes avec ses copines après l’école ». Le jour de la journée internationale des droits des femmes, Aggeler a amorcé une réflexion nouvelle sur la lutte féministe. Arrêtons de nous préoccuper des femmes extraordinaires et intéressons-nous à toutes les femmes. « A vous, dit Aggeler, je veux vous dire que nous vous voyons. Vous êtes extrêmement moyennes. Si vous étiez un homme, vous auriez probablement un podcast extrêmement populaire. »

Crédit image : collage @0wissal, Instagram.

A force de dénoncer les stéréotypes qui pullulent notre société, nous – j’aurais pu dire ‘je’ – contribuons à remplacer les injonctions d’infériorité par des impératifs à être extraordinaires. Je m’explique. 

Des femmes ont réalisé des choses extraordinaires et sont invisibilisées dans notre société. C’est pour cela qu’il n’y a pas de rues aux noms de Lumina Sophie, anti-esclavagiste martiniquaise, à parti à Fort-de-France, de Amy Jacques Garvey, activiste du panafricanisme, de Maria Mies, intellectuelle – merci au collectif Nous Toutes qui a remplacé les noms de rues de
Paris par des noms de femmes célèbres et anonymes. Néanmoins, à force de centrer toutes nos forces sur les actions de femmes qui ont défié les lois patriarcales (qu’on pourrait risquer à résumer avec l’adage « sois belle et tais-toi »), nous avons contribué à deux choses. 

La première est que nous avons ajouté une nouvelle injonction aux femmes. En somme, les femmes n’auraient pas le droit d’être des personnes normales, de se lever avec l’envie de rester au lit, de se coucher à 21h avec le sentiment satisfaisant qu’aucun travail n’a été accompli. Non, elles devraient se lever à 6h, préparer une manifestation, s’engueuler avec leur mec pour une
histoire de charge mentale (on s’engueule moins avec sa meuf pour une histoire de ce genre), emmener ses enfants à l’école parce qu’on a décidé d’arrêter l’engueulade, aller au travail comme une #GirlBoss et demander une augmentation parce que ras le bol des inégalités salariales. Et ce n’est pas tout, à 18h on va au yoga parce que #SelfCare puis on sort parce que #YOLO. 

Une injonction à être une féministe parfaite donc. Sauf que, si l’imaginaire collectif est en train de créer cette figure, cette personne n’existe pas.

La seconde est que la condition des femmes serait liée au destin exceptionnel de quelques femmes exceptionnelles. C’est faux et c’est Virginia Woolf qui le dit. « La femme extraordinaire dépend de la femme ordinaire. C’est seulement quand on connait les conditions de vie de la femme moyenne – le nombre d’enfants, si elle avait de l’argent à elle, des personnes pour l’aider, si elle devait s’occuper des taches ménagères – c’est seulement lorsque l’on peut mesurer le mode de vie et l’expérience de la vie de la femme ordinaire que l’on peut rendre compte du succès ou de l’échec de la femme extraordinaire en tant qu’autrice (« Women and Fiction », 1929). Au-delà de l’exemple des autrices, centrer la lutte sur la mise en lumière des femmes extraordinaires rend impossible aux femmes de vivre une vie normale.

Etre normale, vouloir une vie normale et se battre pour continuer à vivre ce quotidien normal est révolutionnaire. C’est parti donc. Je ne me souviens pas, comme Aggeler, de la dernière fois que j’ai remplacé mes draps. Je ne suis pas allée au sport lundi car je préférais ne rien faire dans mon lit à 20h30. Je n’ai pas répondu au dernier appel de ma mère parce que je n’en avais pas envie (la culpabilité revient : je tiens à préciser que j’ai répondu aux six qui le précédait).

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