Votre lettre d’amour est arrivée.

Sophie Calle n’a jamais reçu de lettre d’amour. Alors, elle a demandé à un écrivain public de lui en écrire une. Huit jours plus tard, elle la reçoit : elle fait sept pages. Elle lit « …moi, sans faire un geste, j’ai été partout où vous alliez ». L’amour en personne lui a écrit. Quel honneur. Ca lui a coûté cent francs, une quinzaine d’euros pour nos plus jeunes lectrices (Exposition « Beau doublé, Monsieur le marquis ! » par Sophie Calle et son invitée Serena Carone au Musée de la chasse et de la nature). Un argent bien dépensé.

 

Partons d’un constat. « Tant de gens pensent qu’il suffit de dire ce qu’ils ressentent, même si leurs actions ne correspondent pas à ce qu’ils ressentent » disait bell hooks (All about love: new visions, 2000). Il ne suffit pas de déclarer l’amour pour qu’il existe. Et l’amour n’existe pas dans une lutte de pouvoir. bell hooks se disputait constamment avec ses amants, avec ses compagnons. Elle voulait leur décrire cette souffrance qu’elle vivait, cette frustration qu’elle ressentait de ne pas avoir les mêmes libertés qu’eux. Elle n’a pas trouvé le livre qui leur expliquerait, alors elle l’a écrit. En partant de ses propres expériences, l’activiste féministe américaine décrit ce que cela signifie « aimer ». Elle y décrit aussi ses échecs, qui tiennent au fait que ni elle ni ses partenaires ne savaient vraiment ce que cela signifiait. Elle avait peur d’être rejetée par exemple. Elle avait également peur de souffrir. Son analyse la plus marquante est sans aucun doute la différence de perception (construite) de ce qu’est l’amour entre les femmes et les hommes. On enseigne aux hommes à se soucier de leurs performances sexuelles (et encore) mais pas d’aimer. On enseigne aux femmes à chercher une âme sœur et à aimer inconditionnellement. Ce qui a pour conséquence notable qu’il incombe souvent aux femmes, dans une relation hétérosexuelle, de faire vivre ces relations amoureuses.

L’amour n’existe pas sans liberté. C’est probablement pour cela que Charlotte, l’amie Marceline Loridan-Ivens a répondu « Ah, c’est mieux » (L’amour après, Grasset, 2018 écrit avec Judith Perrignon). L’écrivaine et cinéaste racontait à son amie qu’elle travaillait sur l’amour. Il y eut un silence, « comme si le mot amour s’égarait, se cognait dans sa tête. » « L’amour au camp ou quoi ? » Charlotte parlait des camps de concentration. « Après les camps », lui répondit-elle. « Ah, c’est mieux. L’amour au camp, j’en n’ai pas vu beaucoup. » « Moi non plus. » Tout au long de sa vie, on découvre que Marceline Loridan-Ivens a recherché dans l’amour cette envie inassoiffée de liberté. Comme lorsqu’elle a apprit à aimer : « Il faut déserter les modèles, fuir leurs pièges, leurs barbelés invisibles. L’important, c’est d’avoir de l’air, alors tout peut commencer. » Comme lorsqu’elle était amoureuse de deux hommes : « ce trio que nous formions était de son temps, enchâssé dans un époque farouchement frondeuse et libératrice ». Comme lorsqu’elle fuyait l’amour : « Il m’a fallu du temps pour comprendre que le plaisir vient du fantasme, puis de l’abandon. J’avais peur de l’abandon, c’était l’une des pires choses au camp, se relâcher, abandonner la lutte de chaque jour, flirter avec volupté vers l’idée que tout vous est égal, et devenir une loque qui n’attend plus que la mise à mort. Il m’a fallu faire taire la mauvaise voix en moi, celle qui parle la langue du camp, qui est chargée de son inhumanité, qui nous dédouble sans cesse, moi et bien d’autres qui ont connu le même sort. Ce que je cherchais dans l’étreinte d’un homme, c’était une place dans ce monde, une échappée mais qu’avais je à lui offrir en retour ? Pas grand-chose. Chaque fois je m’enfuyais. J’avais besoin d’éprouver ma liberté. ».

 

Trois femmes. Sophie Calle, bell hooks, Marceline Loridan-Ivens. L’amour de l’amour de Sophie Calle. L’amour construit de bell hooks. L’amour libérateur de Marceline Loridan-Ivens. « Encore » envoie un anonyme. « Encore ? » lui répond-on. « J’ai des choses à te dire qui contiennent ce mot » (Amours Solitaires).

 

Crédits photo : WearLemonade

La newsletter qui vous inspire

Share This

La newsletter qui vous inspire

Vous êtes inscrit•e. Bienvenue chez les Glorieuses et à mercredi prochain !