« C’est affreux d’être en avance sur son temps. C’est terrible parce que personne ne le sait : il n’y a pas d’échappatoire, il n’y a pas d’issue. » Ces quelques mots ont été écrits par Carla Lonzi, l’une de ces penseuses qui nous permettent aujourd’hui de considérer le féminisme comme une évidence. Critique d’art italienne, Carla Lonzi (1931-1982) s’éloigne petit à petit du monde de l’art pour se consacrer exclusivement à la pensée militante et féministe en créant avec Carla Accardi et Elvira Banotti le collectif féministe Rivolta Femminile.
« Je suis épuisée, poursuit-elle après ce premier cri, je cherche un raisonnement, une preuve. Il suffit peut-être d’un acte de courage. Mais lequel ? Parfois je me réjouis d’être encore couverte, protégée par le masque, ou du moins par les limites de mon comportement : personne ne sait qui je suis vraiment, personne ne peut me repousser après en avoir eu connaissance. » Elle nota cette phrase dans son journal. Œuvre littéraire encore non traduite en français au sein duquel elle consigne ses pensées pendant quatre années, presque chaque jour (Taci, anzi parla. Diario di una femminista de Lonzi, traduction française Tais-toi, ou plutôt parle. Journal d’une féministe, Milan, Scritti di Rivolta Femminile, 1978). Le lire, c’est être plongé dans le quotidien d’une activiste féministe dans les années 70 en Italie.
Carla Lonzi fait le choix du journal car elle y trouve un sentiment de sécurité, de confort. Sur ces pages, elle n’y trouvera pas celles et ceux qui veulent étouffer la voix des femmes, la rendre illégitime. « La difficulté de s’exposer publiquement en écrivant librement sur elles-mêmes et en impliquant tous ceux et toutes celles qui, d’une certaine manière, font partie de leur propre processus créatif a découragé et finalement réduit au silence les femmes qui ont toujours adopté en privé le journal intime comme la forme d’expression la plus sympathique dans leur recherche de soi. » Carla Lonzi le sait : elle est une femme parmi toutes celles qui ont trouvé refuge dans un journal intime.

L’œuvre de sa vie se résume – maladroitement – à sa volonté de changer de paradigme subjectif. Déjà comme critique d’art, elle dénonce la subjectivité masculine qui détermine ce qu’on considère comme étant un chef-d’œuvre ou non. Plus tard, lorsqu’elle se consacre entièrement au militantisme féministe, elle dénonce cette même subjectivité qui définit ce qui doit être considéré comme un « bon » ou un « mauvais » féminisme. « Je n’aurais jamais pu participer au féminisme si je n’avais pas eu conscience du plus haut sommet atteint par l’humanité masculine (avec l’art, la religion, la philosophie, exactement au sens hégélien) car pour moi le féminisme doit se mesurer à cela pour mettre en lumière les insuffisances du sujet patriarcal masculin. » Par ces mots, écrits le 4 août 1972, Carla Lonzi affirme que l’excellence esthétique de l’humanité est par essence masculine et que donc la notion de chef-d’œuvre ne peut être pensée en dehors d’un champ intellectuel patriarcal. À cette critique de la subjectivité masculine – qui rappelle évidemment la vision masculine au cinéma théorisée par Laura Mulvey (1975) – s’ajoute la critique d’une autre forme de subjectivité, une subjectivité qui se retrouve dans les moyens de légitimation des féminismes. Ici, la subjectivité patriarcale entraîne une légitimation de certains féminismes et en exclut d’autres. « Il y a plusieurs façons pour la culture masculine de vaincre les femmes, écrit Carla Lonzi dans son journal, l’une consiste à ignorer systématiquement leur voix authentique et à les remettre faussement en question afin qu’elles ne puissent pas répondre ; une autre est de gratifier comme féminisme quelque chose qui relève de la culture actuelle et dont les hommes peuvent devenir les champions et les protecteurs […]. Et donc cela efface les femmes et leur conscience de ce qui est considéré comme authentique. »
Ce journal est aussi un moyen pour Carla Lonzi de dénoncer le rôle au sein duquel les femmes sont censées se résigner. Dès la préface, elle écrit : « Pour moi, faire une chose à la fois a de la valeur car cela vous empêche d’en faire deux. » Elle connaît déjà les faux éloges faites aux femmes sous couvert d’être critiques envers les hommes « il ne sait faire qu’une seule chose à la fois, c’est un homme ». En écrivant qu’elle valorise le fait de faire une seule chose, elle critique les éloges de la polyvalence comme qualité féminine (« We Are All Clitoridian Women : Notes on Carla Lonzi’s Legacy » par Claire Fontaine, septembre 2013, e-flux Journal).
Ce journal est aussi une manière d’exister. « J’avais besoin de faire ressortir tout mon désaccord avec l’image dans laquelle je me sentais obligée de renvoyer aux autres : inexprimée et heureuse de représenter quelque chose, pas moi-même. Cela a frustré mes efforts pour communiquer, c’est-à-dire que cela m’a empêché d’exister. » Carla Lonzi écrit pour échapper aux regards des autres, elles écrit pour raconter ce qui ne lui convient pas, elle écrit pour se connaître. « J’existe maintenant, écrit-elle, cette certitude justifie mon existence. »