C’est quoi être une femme « authentique » ?
par Rebecca Amsellem
Nous sommes le 19 août 2009. Nous sommes au Stade olympique de Berlin. C’est le championnat du monde d’athlétisme. La finale du 800 mètres femmes, plus exactement. L’une des participantes, Caster Semenya, est inconnue. Elle a 18 ans et cette course est sa première grande épreuve. « Elle ne le sait pas encore mais dans 1 minute 55 secondes et 45 centièmes sa vie va basculer. »
Nous sommes en 2023. Nous sommes au théâtre. Et sur scène, Léa Girardet, Cléa Laizé, Juliette Speck et Julie Teuf racontent la vie de Caster Semenya dans la pièce Libre arbitre. Les comédiennes interprètent finalement la vie de Caster Semenya. « Elle ne le sait pas encore mais dans 1 minute 55 secondes et 45 centièmes elle va devenir championne du monde. »
Hier, nous célébrions la Journée internationale du sport féminin, créée pour encourager, entre autres, la pratique sportive des femmes. Chaque année, les organisations internationales, les associations locales multiplient initiatives pour favoriser le sport des femmes. « Elle ne le sait pas encore mais dans 1 minute 55 secondes et 45 centièmes elle sera accusée d’être un homme. »
Ce jour-là, à Berlin, le 19 août 2009, Caster Semenya bat son record personnel. Mais la Fédération internationale d’athlétisme n’est pas d’accord. Elle remet en cause le fait que Caster Semenya soit une femme. L’histoire de Caster Semenya, femme intersexe, c’est l’histoire de l’humiliation subie par les sportives qui ont dû subir des « tests de féminité » pour vérifier qu’elles sont bien des « femmes ». Et au travers de l’histoire de la médaillée mondiale, Libre arbitre interroge ce que signifie être une femme, aujourd’hui. On a le droit d’avoir un peu de testostérone, mais pas trop. On a le droit d’avoir une voix grave, mais pas trop. On a le droit d’être qui on veut, mais pas trop.

Et si ce contrôle de ce qu’on doit considérer comme « féminin » ou non n’est pas sans rappeler les injonctions auxquelles les femmes doivent faire face, il permet aussi de comprendre pourquoi nous sommes aujourd’hui obligé·e·s de faire des « journées de sensibilisation » pour encourager les femmes à faire plus de sport. La raison est historique : dès l’Antiquité, les femmes ont été exclues de la pratique sportive. D’ailleurs, pour s’en assurer, les athlètes et entraîneurs devaient participer nus. Cette mesure de précaution fut établie après que Kallipáteira devenue entraîneuse de son fils après la mort de son mari pénétra dans l’enceinte du stade d’Olympie déguisée en homme.
Plus récemment, les tests de féminité se sont multipliés aux Jeux olympiques puis aux championnats d’athlétisme dans les années 60 pour être sûr qu’une femme est bien « authentique ». Si je mets le mot « authentique » entre guillemets, c’est qu’il a été employé par Jean-Pierre de Mondenard, médecin du sport, lorsqu’il a déclaré en 1964 : « Lors des Jeux de Tokyo, 26,7 % des athlètes médaillées d’or n’étaient pas des femmes authentiques. »
Aujourd’hui, les tests ne sont plus systématiques et concernent uniquement les femmes « douteuses ».
L’histoire de Caster Semenya me rappelle cette citation tirée du roman Middlesex : « Je commençais à comprendre quelque chose à propos de la normalité. La normalité n’était pas normale. Elle ne pouvait pas l’être. Si la normalité était normale, personne ne s’en soucierait. On pourrait la laisser se manifester d’elle-même » (écrit par Jeffrey Eugenides et traduit en français par Marc Cholodenko). Libre arbitre, une pièce fine, intelligente, drôle, raconte comment la normalité continue d’être définie par quelques-uns aux dépens de la dignité de toute notre humanité.