C’est un tweet du 8 janvier dernier qui m’a mise sur la voie. L’activiste et analyste politique Samuel Sinyangwe tweet : « la masculinité toxique met le monde entier en danger ». Nous sommes quelques jours après l’élimination du général Ghassem Soleimani, l’Iran s’apprête à riposter en envoyant des missiles vers l’Irak abattant, au passage, par erreur, un avion civil. L’activiste souligne ainsi que les récentes actions militaires de Trump relèvent de la masculinité toxique. Ce concept tente d’expliquer les comportements toxiques de certains hommes (violences physiques, agressions sexuelles, etc.) par l’impact des stéréotypes dominants masculins. Un homme devrait être fort, indépendant, autoritaire, sans émotion.

Revenons sur l’affaire. En pleine procédure de mise en accusation par les démocrates, le Président américain a unilatéralement décidé de l’élimination du proche du leader suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei. Ce n’est évidemment pas sans rappeler la stratégie du président Clinton. Alors qu’il allait être mis en accusation par les Républicains (puis plus tard innocenté), ce dernier décida de mener des attaques aériennes contre l’Irak. « Toute cette situation est celle d’hommes faibles qui aggravent inutilement des situations pour paraître ‘forts’ et qui refusent de reculer même lorsque d’innombrables vies en dépendent. Donald Trump est l’exemple parfait », continue Sinuangwe. Clinton aussi.

Les démocrates américains jugent l’assassinat du général Ghassem Soleimani illégal et dangereux. Illégal car le Président aurait dû en notifier le Congrès avant. Dangereux car il risque de provoquer une escalade de violences au Moyen-Orient.

Mais c’est aussi un acte – aux yeux des conservateurs du moins – d’héroïsme. « C’est un grand moment pour les États-Unis qui devrait être célébré par tous les Américains », déclare ainsi le journal conservateur The Washington Examiner. Un acte patriotique dont tou·te·s les concitoyen·ne·s devraient être fier·e·s. « Il y a évidemment une dimension patriotique très forte dans la virilité », explique la philosophe Olivia Gazalé à Victoire Tuaillon (Les couilles sur la table, Binge Audio, 2019).

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Ce patriotisme héroïque permet de changer l’image d’un homme politique faible, dont la légitimité est remise en cause dans son propre pays, en un homme providentiel. Car l’héroïsme renforce le modèle de l’homme ‘fort’, de l’homme tout court même. « ‘Vir’ vient du sanskrit ’virä’, qui signifie ‘le héros’ », continue Olivia Gazalé. « L’héroïsme est fondamental. Le pleutre, le lâche est assimilé au féminin, toujours. Donc un sous-homme, un non-homme. En revanche, celui qui meurt sur le champ de bataille, lui, c’est le parangon de la virilité. »

S’excuser est-il devenu impossible pour un homme ?

Mener une politique violente a pour ambition de montrer qu’on est un héros, un homme. Mais ce n’est pas tout. « Admettez simplement que vous avez foiré », poursuit de son côté Sinuangwe. « Excusez-vous d’avoir commis un assassinat et demandez au Congrès d’adopter une loi pour empêcher tout Président de nous remettre à l’avenir dans cette situation. Ayez le courage de désamorcer la situation et de l’empêcher de continuer à se produire. »

Mais c’est sans compter sur un des fondamentaux de la masculinité toxique : on ne s’excuse jamais. Car cela viendrait admettr qu’on a eu tort et qu’on a failli dans notre capacité de raisonnement. « L’homme (…) serait naturellement maître de lui-même, fort, courageux, actif, dominateur, volontaire et capable de raisonner », rappelle Olivia Gazalé dans son ouvrage Le mythe de la virilité (Éditions Robert Lafont, 2018).

Être un homme, c’est être fort. Être fort, c’est faire la guerre ?

« Il y a beaucoup à dire sur cette situation », estime Samuel Sinyangwe. D’abord, « l’intersection de la suprématie blanche et de la théologie évangélique blanche fondamentaliste dévalorisant la vie et la culture des Iraniens ». Ensuite, il est impératif, selon lui, de dénoncer la masculinité toxique, c’est-à-dire cette « envie d’être ‘fort’ en passant par la violence ».

Se lancer dans une guerre pour faire face à une crise de sa propre masculinité existe, comme le rappelle le chercheur Francis Dupuis-Déri (La crise de la masculinité, Éditions Remue-ménage, 2018). « Les hommes en proie à une crise de la masculinité se jettent dans la guerre pour s’y affirmer comme de ‘vrais hommes’ dans un entre-soi ou un boys’ club — dans les baraquements, les tranchées, etc. — et dans des expériences d’héroïsme et de violence meurtrière. »

L’idée n’est pas d’affirmer que la crise de la masculinité est à l’origine de toutes les violences ou de toutes les guerres. D’autres éléments structurels, comme le racisme, l’impérialisme ou les systèmes économiques, sont à prendre en compte et utiliser le seul argument de la masculinité toxique pour expliquer les actes guerriers est problématique. Francis Dupuis-Déri rappelle que Susan Sontag était l’une des quelques féministes à affirmer qu’il n’était pas nécessaire « d’expliquer l’attaque aérienne du 11 septembre par une crise d’identité masculine » car elle « affligerait des hommes et les pousserait à détourner des avions et à les lancer contre des gratte-ciel pour se sentir enfin comme de vrais mâles ».

L’idée n’est pas de dénoncer non plus une « mauvaise » masculinité, de mettre en place une « hiérarchie » des masculinités, pour reprendre les mots de Victoire Tuaillon, mais d’aborder toutes les raisons qui mènent un homme de pouvoir à mettre en oeuvre une politique violente. Les raisons des conflits ne sont pas uniquement de l’ordre d’une crise de la masculinité mais cette dernière doit être abordée.

Sans cette masculinité toxique, les passager·e·s du Boeing abattu en Iran seraient encore en vie. Ce n’est pas moi qui le dit mais le Premier ministre canadien, Justin Trudeau, peut-être avec un peu trop d’emphase. Mais le fait est que les stéréotypes virilistes qui poussent certains hommes à adopter un comportement violent tuent. Tous les jours. Ils sont en partie responsables des 134 féminicides conjugaux qui ont eu lieu pendant l’année 2019 en France. Ils sont en partie responsables des 5 autres ayant déjà eu lieu depuis le début de l’année 2020. Ils sont responsables des conflits inter-étatiques inutiles qui servent davantage à ses initiateurs à paraître comme des garçons musclés qu’à résoudre de réels conflits. Ils sont responsables du choix de la violence quand une autre voie est pourtant possible.

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