L’Espagne est (encore) entrée dans l’histoire féministe en devenant le premier pays d’Europe à offrir un congé menstruel. La nouvelle loi garantit aux employé·e·s des journées de congés payés en cas de “règles invalidantes” sur présentation d’un justificatif médical.
Si le congé menstruel est une nouveauté en Europe, il existe déjà au Japon, en Corée du Sud, à Taïwan et en Indonésie. La Zambie, elle, a introduit la mesure en 2015 sous l’euphémisme de “Fête des mères”. Mais le projet est loin de faire l’unanimité, dans les rangs féministes comme ailleurs.
Nous pouvons commencer par nous débarrasser des non-féministes, qui pensent que les femmes en profiteront pour prendre des congés même si leurs règles ne font pas mal. Parmi les féministes, certain·e·s voient le projet comme une question de droit du travail qui permettrait de défaire les tabous autour des règles et de rendre les entreprises plus inclusives des femmes et des minorités de genre. Après tout, pourquoi devrions-nous avoir honte d’avoir nos règles ? Et pourquoi devrions-nous souffrir en silence si nos règles sont douloureuses au lieu d’en parler entre adultes ?
Il y a aussi celles et ceux qui ont peur qu’un congé menstruel renforce les stéréotypes de genre sur ce que les personnes sont capables de faire ou pas quand elles ont leurs règles. Depuis la nuit des temps, les menstruations ont été utilisées pour remettre en question les capacités des femmes, et beaucoup d’entre nous ont grandi en entendant des hommes nous demander en ricanant si nous avions nos règles à chaque fois que nous nous mettions en colère ou que nous avions du mal à accomplir certaines tâches. D’autres personnes encore soulignent que la majorité des règles ne devraient pas être douloureuses, et qu’une douleur intense est le signe que quelque chose ne va pas. Le congé menstruel, selon elles, normalise l’idée que les femmes et les dissident·e·s du genre devraient souffrir lorsqu’elles ont leurs règles, et amènerait à ignorer des problèmes plus graves.
Pourquoi une telle polémique autour de cette mesure ? Une partie du problème, d’après Sydney Colussi, qui étudie les politiques de congé menstruel pour le projet The Body@Work à l’Université de Sydney, est que nous ne savons pas si elles sont efficaces. Les politiques de congés menstruels “gagnent en popularité, mais nous avons très peu de preuves empiriques”, a-t-elle déclaré à la newsletter Impact par mail. “Ces politiques pourraient avoir un impact positif, par exemple en s’attaquant à la stigmatisation liée aux menstruations et en apportant un soutien supplémentaire à celles qui en ont besoin, mais il est trop tôt pour le dire.”
Ce vide empirique nous amène à projeter nos propres expériences de nos corps et de nos lieux de travail sur l’idée du congé menstruel, et sur ce que demander du temps de repos à sa direction pour des règles douloureuses pourrait signifier. Il y a tellement d’expériences différentes des règles : je gère principalement mes règles en les sautant, et quand je décide de les avoir, elles sont légères et sans douleur. Une personne atteinte d’endométriose, du syndrome des ovaires polykystiques ou vivant dans un pays où les tabous menstruels font des mort·e·s, en aura une expérience radicalement différente.
Pourtant, si les études sur le sujet sont insuffisantes, il y a des conclusions à tirer du fait que, dans les pays qui ont mis en place un congé menstruel, il est souvent peu utilisé. C’est pourquoi certain·e·s suggèrent que les congés menstruels, pour être utilisés, devraient être accompagnés d’autres mesures de soutien aux personnes qui ont leurs règles, comme l’aménagement du temps de travail et l’accès à des produits hygiéniques. Dans une étude effectuée dans des entreprises japonaises, seulement 0,9 % des travailleuses éligibles avaient pris un congé menstruel. Nous ne savons pas combien de ces travailleuses en avaient besoin mais avaient peur de le demander, ou combien n’en avaient pas besoin.
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Il est aussi tristement vrai que, dans une conjoncture actuelle de backlash contre les droits des femmes et des diversités de genre, les informations sur nos cycles menstruels peuvent être utilisées contre nous par les gouvernements, et, oui, les entreprises qui nous emploient. Dans les pays où l’avortement est criminalisé, je réfléchirais certainement à deux fois avant de partager des informations sur mon cycle avec ma direction, ou avec qui que ce soit.
Il existe quelques exemples de violations de la vie privée dûes au congé menstruel. “En Indonésie, il y a eu des rapports alarmants dans le secteur du textile selon lesquels les femmes ont dû fournir une preuve de leurs menstruations afin de prendre un congé menstruel, ce qui soulève évidemment de graves problèmes de confidentialité et de droits humains”, a déclaré Colussi.
Dans un monde parfait (ou même un monde légèrement meilleur), personne n’aurait à travailler dans la souffrance, et personne n’aurait besoin de fournir un certificat médical pour de courtes absences liées à la santé. Je n’ose même pas parler du genre d’utopie dans laquelle la douleur vécue par les femmes et les personnes qui ont leurs règles serait prise au sérieux, un monde dans lequel nous aurions accès aux interventions nécessaires pour que plus personne n’ait de règles “invalidantes”.
Dans le monde très imparfait dans lequel nous vivons, peut-être que le congé menstruel permettra à certaines personnes, celles qui vivent dans des pays avec des droits reproductifs et qui ont des employeurs de confiance, d’obtenir un répit pendant leurs règles douloureuses. Malheureusement, cela concerne encore très peu de monde.
Qui avorte ?
Une nouvelle étude a analysé pour la première fois les principaux facteurs associés aux avortements dans les pays à revenus faibles et intermédiaires, c’est-à-dire la grande majorité de la planète.
Les auteur·ices ont constaté que le facteur le plus courant pour femme ayant recours à un avortement est d’être mariée. L’avortement était également plus probable chez les personnes de plus de 30 ans. Les personnes les plus susceptibles d’avorter avaient déjà plus de quatre enfants, et les moyens financiers du foyer n’avaient aucun impact sur la probabilité d’avorter.
Bref, effacez de votre esprit le cliché de la femme célibataire jeune et pauvre quand vous pensez à l’avortement. Oubliez l’idée que l’accès à l’avortement empêcherait les gens d’avoir des enfants. La plupart des femmes qui ont recours à l’IVG ont vécu exactement la vie que les militant·e·s anti-avortement voudraient qu’elles mènent : elles sont mariées et ont des enfants. Pourtant, elles ont toujours besoin d’avortements, comme tout le monde. C’est la loi qui décide de la sécurité de ces avortements : 45 % des avortements sont à risque, et 97 % de ces avortements à risque ont lieu dans les pays du monde majoritaire.
Malheureusement, cette étude très utile commence par la phrase : “Interrompre une grossesse n’est jamais une décision facile”. C’est rarement une bonne idée d’utiliser des généralités comme “toujours” ou “jamais” à propos des expériences d’avortement (président de la République Emmanuel “l’avortement est toujours une tragédie” Macron, on vous voit). Il y a autant d’histoires d’avortements qu’il y a d’avortements, et ce qui peut être difficile pour certain·e·s sera facile pour d’autres, ce qui est une tragédie pour quelqu’un·e sera un soulagement pour un·e d’autre, avec d’infinies nuances d’émotions entre les deux. Nous ne savons pas comment une personne vit son avortement avant de l’écouter.

Photo par Protoplasma K CC BY-SA 2.0