J’ai passé un weekend parfait : un weekend à regarder du football.

J’aime le football. J’ai adoré ça toute ma vie, que ce soit serrée dans le canapé entre mon père et mon frère pour soutenir l’équipe masculine anglaise, ou debout dans les gradins pour voir mon équipe préférée mais vraiment nulle jouer et perdre un jour de pluie à Stoke-on-Trent, ou encore assise dans un pub de Melbourne jusqu’à quatre heures du matin à prier les dieux du football d’aider mon équipe qui jouait à l’autre bout du monde (les dieux n’ont pas aidé).

Quand les Bleus ont gagné la Coupe du Monde 2018, je me suis baignée dans la fontaine de la place de la République, hurlant de joie aux côtés des fans en délire de mon pays d’adoption.

Le dernier vrai bon moment dont je me souviens avant la pandémie était la Coupe du monde 2019 ici en France, pendant laquelle je traversais la Seine à pied pour aller voir Alex Morgan et Amandine Henry illuminer le Parc des Princes. L’une des premières fois où j’ai senti un retour à la normale après le Covid a été le moment où l’équipe féminine anglaise a remporté l’Euro 2022, et j’ai couru au Coccimarket pour acheter du champagne en urgence et j’ai pleuré dans mon salon parce que le football était enfin rentré à la maison.

Mais cet amour n’a pas toujours été réciproque.

J’ai grandi dans les années 90, à l’apogée de la “lad culture” viriliste au Royaume-Uni – un mélange de tubes d’Oasis, de binge drinking, de chauvinisme et d’homophobie. Comme le dit la comédienne Esther Manito : “On n’avait pas le droit au féminisme dans les années 90. À la place, on avait les Spice Girls.”

C’était à l’époque où le hooliganisme était à son apogée, et les filles devaient apprendre à aimer le jeu malgré ce que la culture leur disait de leur place dans le monde. En tant que fille, je devais démontrer encore et encore que j’étais une « vraie » fan du jeu, en récitant la liste des joueurs et en étant obligée d’expliquer la règle du hors-jeu pour prouver que je l’avais comprise. (L’idée que les femmes ne comprennent pas la règle du hors-jeu est un cliché qui a la peau dure : c’est le troisième résultat quand on cherche une explication sur Google. En réalité, ce n’est vraiment pas sorcier – voici un guide accessible si vous n’êtes pas sûr·e !) Pourtant, aucun des garçons que je connaissais n’avait dû passer un quiz de culture générale pour pouvoir regarder un match de foot.

Surtout, contrairement à mon frère, je n’ai jamais eu l’occasion d’apprendre à jouer. Ce n’est pas une grande perte pour le football, mais encore aujourd’hui, je sens ce trou béant dans mon amour du jeu – comment puis-je aimer un sport à ce point sans jamais avoir fait l’expérience de marquer un but ou de réussir un tacle ? (Si des abonné·e·s veulent m’apprendre à jouer au football, je suis partante !)

À l’époque, le football féminin était vu comme une plaisanterie. Les femmes n’avaient été autorisées à jouer officiellement que vingt ans auparavant. Le Royaume-Uni a été l’un des nombreux pays à interdire le football féminin pendant une grande partie du XXe siècle, non pas parce que les joueuses n’étaient pas assez bonnes, mais parce qu’elles étaient trop bonnes. La Football Association a interdit aux femmes de jouer peu de temps après que plus de 50 000 personnes se soient présentées à un match en 1920. La Fédération des sociétés féminines sportives de France avait organisé la première compétition internationale féminine la même année, mais en 1941, le régime de Vichy a limité le jeu aux hommes. (La discrimination continue aujourd’hui : les femmes et les filles qui portent le hijab ne peuvent pas participer aux compétitions officielles en France. Bravo aux Hijabeuses d’avoir porté le combat devant les plus hautes juridictions du pays.)

La culture du foot a longtemps été hostile aux femmes, hostile aux personnes queer, hostile aux personnes racisées. Mais les temps changent, et le football féminin est aux avant-postes de cette évolution.

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Aujourd’hui, même si j’adore le regarder, le football masculin est problématique à beaucoup de niveaux. Le racisme est toujours horriblement répandu. Les joueurs sont allègrement surpayés, et certains reçoivent même des millions pour ne pas jouer du tout. Beaucoup de matchs sont trop chers pour la plupart des fans, et les foules peuvent être des espaces de malaise pour quiconque n’est pas un homme blanc et hétéro. L’homophobie est institutionnalisée au point que le premier joueur masculin international à se déclarer gay a été le Tchèque Jakub Jankto… cette année. En 2023 !

Comparons cela à la Coupe du monde féminine actuelle, où 87 athlètes ouvertement queer seront sur le terrain, dont deux des meilleures footballeuses de tous les temps : la brésilienne Marta, détentrice de tous les records, qui dispute sa sixième compétition, et l’emblématique Megan Rapinoe des États-Unis. Quinn, qui joue pour le Canada, a été le premier athlète trans et non-binaire à remporter une médaille d’or aux Jeux olympiques – bravo Quinn !

De nombreuses joueuses sont également des militantes féministes chevronnées ; en partie parce qu’elles n’ont pas eu le choix. Les équipes argentineaustraliennecanadiennedanoiseespagnole et nigériane ont toutes manifesté pour obtenir de meilleures conditions de travail et l’égalité des chances, souvent au prix de lourds sacrifices personnels. En 2019, la Norvégienne Ada Hegerberg, alors meilleure joueuse du monde, n’a pas joué la Coupe du monde en raison d’un conflit d’égalité. Sans oublier toute l’équipe américaine, qui a remporté un accord historique d’égalité salariale avec l’équipe masculine en 2022 après un long combat.

Le courage des joueuses zambiennes ne doit pas être sous-estimé – non seulement elles ont dû supporter l’exclusion de leur joueuse vedette Barbra Banda des compétitions précédentes pour des questions autour de son genre, mais une joueuse anonyme a dénoncé des agressions sexuelles contre leur entraîneur, Bruce Mwape, à la veille de la compétition. La plupart des joueuses n’ont pas été payées depuis deux ans.

Aujourd’hui, je hurlerai mon soutien à l’Argentine alors qu’elle affronte l’Italie et surmonte l’une des plus grandes inégalités salariales de genre dans le football. Les deux tiers de l’équipe ont dû poser des vacances ou des congés sans solde pour participer au Mondial en 2023. Dans le même temps, l’équipe masculine a gagné 37 millions d’euros pour avoir remporté la Coupe du monde masculine l’année dernière.

Nous ne devrions pas romantiser la discrimination et les abus dans le football, mais nous pouvons soutenir les femmes et les personnes trans qui ont tant surmonté juste pour pratiquer le sport qu’elles aiment et qui ouvrent la voie pour les joueuses qui viendront après elles.

Les gens peuvent encore vous dire que le football féminin n’est pas aussi bon que celui des hommes, mais nous avons maintenant les chiffres pour prouver le contraire : une étude récente a montré que les spectateurs et spectatrices évaluent les athlètes hommes et femmes au même niveau lorsque leur genre n’est pas révélé. Désolée les machos, mais la science est contre vous.

Cet été, j’encouragerai mes trois pays : l’Angleterre, l’Australie et la France. (Ce n’est que mon avis, mais je pense que les australiennes ont de sérieuses chances de remporter la coupe.) Mais je vais surtout soutenir un nouveau genre de football féministe.

Je vous encourage à vous joindre à moi, même si vous pensez que vous n’aimez pas le football, ou que vous n’y avez pas votre place. En 2023, personne ne devrait avoir à entendre que le football n’est pas pour elle ou lui. Vous n’avez pas besoin d’être hétéro, cis, blanc·he ou homme pour y prendre part. Vous n’avez pas besoin de comprendre toutes les règles ou de connaître toutes les joueuses et vous n’avez pas besoin d’avoir déjà joué.

La Coupe du monde féminine est l’un des événements les plus joyeux au monde. Toute la passion et le drame humain condensés dans 90 minutes de jeu, et il n’y a qu’à venir pour y prendre part. Il n’y a aucune raison pour que quiconque soit exclu·e.

Le foot, c’est pour tout le monde. Ça veut dire pour vous aussi.

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