par Beatrice Go
C’est au milieu d’une soirée froide à Wellington la semaine dernière que Sarina Bolden, 27 ans, s’est glissée entre trois défenseuses néo-zélandaises pour attraper de la tête une passe entrante de sa coéquipière et l’envoyer entre les doigts de la gardienne et au fond du filet.
Ce faisant, elle est entrée dans l’histoire : Bolden est la première joueuse des Philippines à marquer un but dans une Coupe du monde, son équipe étant la première de son pays à se qualifier pour jouer sur la plus grande scène du football.
Cette semaine, l’équipe nationale féminine de football des Philippines rentre chez elle après avoir échoué à atteindre les huitièmes de finale, malgré la victoire contre la Nouvelle-Zélande – elles ont perdu le prochain match contre la Norvège (6-0). Mais la compétition reste historique pour les Philippines, dont le pays tout entier a célébré l’équipe la plus couronnée de tous les temps, tous genres confondus. L’exploit remarquable de l’équipe s’est fait attendre. Voici comment elles ont réussi ce coup de maître.
Le pouvoir de la préparation
L’histoire débute en 2018 : après une défaite contre la Corée du Sud, l’équipe manque de peu de s’emparer de la dernière de cinq places pour se qualifier pour le Mondial de 2019. Il faudra passer quatre années de plus à rêver, mais les philippines ne partent pas de zéro. L’équipe féminine compte déjà plusieurs joueuses chevronnées, comme Hali Long et Anicka Castañeda, ainsi qu’un groupe grandissant de joueuses basées à l’étranger, dont la gardienne de but philippino-américaine Olivia McDaniel et la philippino-norvégienne Sara Eggesvik.
Les préparatifs s’intensifient en 2021 lorsque Alen Stajcic devient l’entraîneur chargé de diriger l’équipe vers la Coupe d’Asie en janvier 2022. Le coach australien avait mené son équipe nationale, les Matildas, jusqu’aux quarts de finale de la Coupe du monde 2015 et aux Jeux olympiques de 2016. En 2017 et sous son mandat, les Matildas deviennent numéro 4 mondiales au classement de la FIFA, un record.
Lors de la participation des Philippines à la Coupe d’Asie, elles atteignent les quarts de finale, où elles doivent battre les taïwanaises pour atteindre la Coupe du monde. Avec un mentor expérimenté, une équipe rodée et les espoirs de leur pays sur le dos, les Philippines doivent faire face à une séance de tirs au but décisive après avoir fait match nul 1-1. Le suspense s’intensifie au fil des va-et-vient jusqu’à ce que Bolden marque le penalty gagnant, réalisant enfin le rêve de participer à la Coupe du monde.
Un mois avant le coup d’envoi du Mondial, les Philippines avaient atteint leur meilleur classement FIFA avec la 46e place mondiale.
« J’ai l’impression que c’était hier que nous nous sommes qualifiées pour la Coupe du monde », se souvient l’ancienne gardienne Inna Palacios dans une interview avant la compétition.
Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis
Rallier la diaspora
Une partie de la stratégie des Philippines consiste à tendre la main à la diaspora pour trouver ses talents. Anicka Castañeda est la seule joueuse de l’équipe à être née aux Philippines, les autres étant nées aux États-Unis, en Norvège, au Canada et en Australie d’au moins un parent philippin.
Cette stratégie n’a pas fait l’unanimité, malgré les résultats historiques de l’équipe. Les joueuses philippines basées à l’étranger qui participent à des sports autres que le sport national, le basket, sont souvent vivement critiquées. Un commentateur en colère a récemment été rappelé à l’ordre après avoir déclaré : “Les noms de famille de la plupart des joueuses inscrites ne sont pas philippins. Nous devons former une équipe de purs philippines, afin que nous puissions être plus fier·e·s.”
Un grand nombre de supporters fidèles, cependant, sont venu·e·s défendre l’équipe sur TikTok. « Merci aux joueuses étrangères qui représentent les Philippines », a commenté un·e abonné·e sous une de mes vidéos. “Elles ne sont pas étrangères. Ce sont des Philippines qui ont grandi dans leur pays”, a répondu un·e autre.
Venice Furio, créatrice du site sportif Futbol Brew, a affirmé qu’il était nécessaire de combler le fossé entre les joueuses et la communauté.
“Des efforts auraient dû être faits pour intégrer les joueuses dans la communauté du football locale, par exemple en organisant des stages ou des rencontres avec des enfants. Je pense que cela favoriserait un sentiment de lien plus fort entre les joueuses et les fans, qui leur permettrait de développer une véritable affinité pour l’équipe”, a déclaré la podcasteuse.
À la recherche de l’excellence sportive
Comme la Zambie et le Vietnam, en participant à la Coupe du monde, les Philippines ont franchi un cap que leurs homologues masculins n’ont jamais atteint. Pourtant, les marques de leurs pays respectifs s’étaient bousculées pour soutenir l’équipe masculine. Le vent a tourné lorsque les philippines ont signé des contrats avec des marques comme leur sponsor officiel, Adidas. Beaucoup espèrent y voir le signe avant-coureur d’un investissement croissant dans le sport féminin – certaines des joueuses actuelles doivent jongler avec des études ou d’autres métiers en plus de représenter leur pays.
Les femmes ont d’ailleurs souvent été à l’avant-garde du succès sportif des Philippines. Aux Jeux asiatiques de 2018 en Indonésie, 70 % des médailles du pays, dont les quatre médailles d’or, ont été remportées par des femmes.
Aux Jeux olympiques de Tokyo en 2021, la reine de l’haltérophilie Hidilyn Diaz a remporté la toute première médaille d’or olympique des Philippines, devenant un modèle de force et d’inspiration pour les femmes du pays. Parmi les autres noms éminents du sport philippin figurent la triple championne junior du Grand Chelem Alex Eala (tennis) et la gagnante de l’US Women’s Open 2021 Yuka Saso (golf).

Hidilyn Diaz a remporté la première médaille d’or olympique du pays aux Jeux de Tokyo.
Mais, comme dans de nombreux autres pays, les diffuseurs ont mis du temps à comprendre la popularité du sport féminin. Les fans de football étaient ravi·e·s d’apprendre que les matchs de la Coupe du monde de leur pays seraient diffusés sur la télévision gratuite, mais l’annonce est intervenue cinq jours seulement avant que les Philippines n’ouvrent leur campagne avec une défaite 0-2 contre la Suisse le 21 juillet.
Les supporters ont longtemps dénoncé le manque de soutien des diffuseurs locaux au sport féminin. Pendant les Jeux olympiques, le diffuseur partenaire TV5 n’a pas diffusé l’événement olympique d’Hidilyn Diaz qui a remporté la médaille d’or, et l’entreprise a choisi de diffuser un match de basket masculin plutôt que le match de qualification des Philippines pour la Coupe du monde.
Quel avenir pour les philippines ?
Après la Coupe du monde, la question sur toutes les lèvres est : “et maintenant ?” Personne ne peut vraiment en être certain·e, mais il faudra un autre effort collectif de la part de l’écosystème sportif féminin philippin pour aller de l’avant.
La fièvre du Mondial a indéniablement atteint les Philippines, comme le montrent les entreprises et les groupes de football qui ont organisé des visionnages dans des centres commerciaux et le hashtag #LabanFilipinas (Philippines, battez-vous !) qui a fait le tour des réseaux sociaux et la une des journaux.

Les Philippines inspirent également une nouvelle génération de filles à jouer au football. Historiquement, les ligues de football professionnelles dans le pays se sont repliées en raison du manque de soutien des sponsors et d’investissements des clubs. À ce jour, la Fédération philippine de football continue de gérer les ligues masculine et féminine dans l’espoir de combler le fossé entre le football amateur et le niveau d’élite du football international.
« Nous devons prouver à tout le monde que ce n’était pas seulement un coup de chance », a déclaré la gardienne Inna Palacios. « Dans l’ensemble, nous essayons de développer un sport ici dans le pays et nous prendrons les mesures nécessaires pour pouvoir le faire. »
– Beatrice Go est journaliste sportive indépendante, chercheuse et présentatrice basée aux Philippines.