La Coupe du monde 2023 devrait être l’événement sportif féminin le plus suivi de tous les temps. Le tournoi, présenté comme la plus grande Coupe du monde féminine de l’histoire, a pulvérisé les records de vente de billets et les records nationaux de fréquentation dans les pays hôtes, l’Australie et la Nouvelle-Zélande.
Sous les projecteurs de l’Eden Park d’Auckland, 42,137 spectateur·rice·s ont assisté à la victoire de la Nouvelle-Zélande sur la Norvège lors du coup d’envoi de la compétition, qui se dispute en 2023 entre 32 équipes, là encore un record. Les Matildas d’Australie sont également entrées dans l’histoire après que 75,784 fans et 4,88 millions de
personnes les ont regardées prendre l’avantage sur les Irlandaises lors d’un dramatique affrontement 1-0 – la plus grande affluence et la plus grande audience pour un match de sport féminin dans l’histoire du pays.
Mais l’enthousiasme du spectatorat n’a pas été suivi par le soutien des fédérations nationales de football, qui continuent à sous-payer les joueuses et à négliger le développement du football féminin. Plusieurs équipes ont entamé le tournoi en ayant des différends avec leur fédération de football – les organes responsables de la gestion du jeu dans les pays ou les régions – et repartiront avec des questions sans réponse concernant les
compensations et le soutien.

L’Australienne Stephanie Catley marque le but de la victoire à Sydney.
Crédit : Ambassade des États-Unis en Australie
La lutte pour l’égalité
Dans la période précédant la compétition, des dizaines de joueuses ont intenté des actions contre leurs fédérations respectives, exigeant d’être payées à leur juste valeur. Certains litiges impliquent certaines des équipes les plus performantes du monde ainsi que des équipes moins bien dotées en ressources comme l’Angleterre et le Canada.
Après des années de problèmes avec la Fédération jamaïcaine de football, l’équipe féminine a dû lancer le GoFundMe « Reggae Girlz Rise Up » afin de pouvoir participer à la Coupe du monde. Le fonds, créé par la mère de la milieu de terrain Havana Solaun, a permis de récolter plus de 50 000 dollars pour soutenir les joueuses. Le 15 juin, l’équipe, menée par la capitaine Khadija « Bunny » Shaw, a exprimé sa « plus grande déception » à l’égard de sa
fédération, qui n’a pas répondu à ses demandes, notamment en ce qui concerne les « compensations contractuelles ». Malgré ces circonstances tendues, l’équipe a battu le record international de la Jamaïque, tant chez les hommes que chez les femmes en se qualifiant pour les huitièmes de finale.
Les Super Falcons du Nigeria ont connu jusqu’à présent un parcours record, devenant la première équipe africaine à se qualifier deux fois de suite pour les huitièmes de finale d’une Coupe du mondeféminine : l’électrisante Asisat Oshoala étant la première joueuse africaine, tous sexes confondus, à marquer lors de trois Coupes du monde consécutives. Elles affrontent l’Angleterre ce matin pour la qualification en quarts de finale. Pourtant, avant la compétition, l’entraîneur Randy Waldrum a exprimé sa consternation face au traitement réservé à ses joueuses par la Fédération nigériane de football, affirmant que son équipe et lui-même n’ont pas reçu les salaires qui leur étaient dus. L’équipe avait menacé de boycotter son match d’ouverture contre le Canada, mais a finalement décidé de
jouer.

Crédit: Dianaatflourish. CC BY-SA 4.0
Il en va de même pour l’Afrique du Sud, championne en titre de la Coupe d’Afrique des Nations, qui, après un départ difficile, a battu l’Italie et s’est qualifiée pour les huitièmes de finale. Pourtant, avant la compétition, les membres des Banyana Banyana se sont mises en grève et ont boycotté un match amical contre le Botswana avant la Coupe du monde. À la dernière minute, la sélectionneuse Desiree Ellis a dû mettre sur pied une équipe de réserve comprenant une joueuse de 13 ans pour pouvoir disputer le match. Après cet embarras, la Fondation Motsepe – une des fondations philanthropiques les plus importantes
en Afrique du Sud – a fait don de 320,000 dollars aux joueuses participant à la Coupe du monde pour tenter de résoudre le différend.
Même les anciennes championnes des pays riches ont dû se battre pour obtenir une égalité dans les entraînements ou encore les équipements. Le Canada, médaillé d’or olympique, a commencé la Coupe du monde avec un conflit concernant l’égalité des salaires, et rentrera à la maison avec plus de questions que de réponses après avoir échoué à se
qualifier pour les huitièmes de finale et n’avoir conclu qu’un accord provisoire avec sa fédération.
Les Lionesses anglaises ont peut-être plongé leur pays dans l’euphorie footballistique après avoir remporté l’Euro l’année dernière, mais elles n’ont toujours pas obtenu l’égalité avec l’équipe masculine, pourtant moins performante. Les Lionesses ont publié une déclaration avant la Coupe du monde, indiquant qu’elles avaient interrompu les négociations sur les primes avec la Fédération anglaise de football, mais qu’elles les reprendraient après la Coupe du monde.
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La Fifa à la rescousse ?
L’instance dirigeante du football mondial, la FIFA, a annoncé que 49 millions de dollars sur les 110 millions de dollars de la cagnotte de la compétition seraient alloués aux joueuses, chaque joueuse recevant un paiement minimum de 30 000 dollars et les membres de l’équipe victorieuse empochant 270 000 dollars chacune. S’adressant à l’équipe nigériane après le match nul 0-0 contre l’Irlande, la secrétaire générale sortante de la FIFA, Fatma Samoura, l’a félicitée pour son engagement. Elle a déclaré aux Super Falcons : « C’est grâce à vous que, pour la première fois dans l’histoire de la FIFA, la dotation de la Coupe du Monde féminine de la FIFA sera versée directement à vous, les joueuses ».
Mais le paiement n’est pas si simple. Certaines joueuses accusent leurs fédérations d’avoir décidé qu’il n’était pas nécessaire d’ajouter à ce paiement des primes d’apparition et de performance pour leurs joueuses. Le Guardian a rapporté que l’échec des négociations sur les primes entre les Lionesses et la Fédération anglaise de football serait lié à ce problème.
Lors d’une conférence de presse en juin, le président de la FIFA, Gianni Infantino, n’a pas pu confirmer que l’argent parviendrait effectivement aux joueuses. M. Infantino a déclaré que la FIFA s’en remettrait plutôt aux fédérations individuelles –
les mêmes organisations avec lesquelles de nombreuses équipes sont en litige – pour débourser les fonds.
L’écart entre les dotations des Coupes du monde masculine et féminine demeure : la dotation totale de la Coupe du monde masculine au Qatar s’élevait à 440 millions de dollars, soit quatre fois plus que les fonds offerts aux footballeuses jouant en Australie et en Nouvelle-Zélande cette année.
Une seule fédération offre à ses joueuses des gains
égaux pour avoir participé à une coupe du monde : les États-Unis, dont l’équipe féminine a conclu un accord historique sur l’égalité salariale en 2022, après une lutte longue et ardue pour recevoir la même rémunération que leurs homologues masculins, beaucoup moins performants. Malheureusement pour les championnes en titre, elles ont été éliminées hier par la Suède lors d’une séance de tirs au but déchirante, ce qui constitue leur élimination la plus précoce de la Coupe du monde.

Investir dans l’égalité salariale présente des avantages considérables. En 2017, le Lewes FC, au Royaume-Uni, est devenu la première équipe au monde à assurer l’égalité salariale entre les joueuses et les joueurs.
« Le partage équitable des ressources entre nos équipes masculine et féminine a entraîné une augmentation massive du nombre de
spectateur·rice·s (456 % pour l’équipe féminine et le premier match à guichets fermés pour les deux équipes) », a déclaré Stef McLoughlin, responsable commercial, à la newsletter Impact. « Nous gagnons beaucoup plus en sponsoring et nous sommes beaucoup plus visibles dans la presse. Rien de tout cela n’aurait été possible sans l’égalité. »
Sur le terrain, en Australie et en Nouvelle-Zélande, la plupart des joueuses ont décidé de mettre de côté leurs différends et de se concentrer sur le jeu qui unit leurs cœurs, le jeu que d’autres avant elles se sont battues pour pouvoir jouer, le jeu qui compte le plus pour elles. Le sale boulot
qui consiste à affronter leurs employeurs pour obtenir l’égalité reprendra après le coup de sifflet final du 20 août.
– Esther Owusua Appiah-Fei est une journaliste sportive indépendante ghanéenne qui couvre les femmes africaines dans le sport et les sports sous-estimés en Afrique.