Le dilemme est insoutenable pour les fans de football. Nous sommes en plein dans la meilleure Coupe du Monde de tous les temps, mais certaines des joueuses les plus formidables du monde ne sont pas là. Et si elles l’étaient, aurait-on droit à un Mondial encore meilleur ? Marie-Antoinette Katoto et Delphine Cascarino de l’équipe de France, Beth Mead et Leah Williamson de l’équipe anglaise sacrée lors de l’Euro, la meilleure buteuse de l’histoire des Pays-Bas, Vivianne Miedema ; toutes ont été mises sur le banc de touche à cause d’une même blessure – une déchirure du LCA.

Le LCA, ou ligament croisé antérieur, longe le milieu du genou, empêchant la jambe de trop s’étirer. Les joueuses de football sont trois fois plus susceptibles de rompre ce ligament que leurs homologues masculins. C’est une blessure atrocement douloureuse – la défenseuse haïtienne Jennyfer Limage a été évacuée du terrain en hurlant de douleur lorsqu’elle s’est déchiré le LCA lors du match d’ouverture de l’équipe contre l’Angleterre.

Katrine Okholm Kryger fait partie des personnes qui essayent de comprendre pourquoi les femmes sont tellement plus susceptibles de succomber à cette blessure. Professeure en rééducation sportive à l’Université St Mary’s, elle est l’une des principales expertes des blessures dans le sport féminin. Et comme beaucoup de femmes dans le football, elle a dû se faire une place dans ce monde là où il n’y en avait pas auparavant.

« Quand j’avais 10 ans, j’ai dit à ma mère que mon plus grand rêve au monde était de jouer pour l’équipe de France masculine », raconte-t-elle. « Je n’aurais jamais pu imaginer jouer au football pour une équipe féminine, parce que nous n’y étions pas exposé·e·s. »

Ses paroles font écho à celles de l’icône brésilienne Marta, l’une des plus grandes joueuses de tous les temps, tous genres confondus. « Quand j’ai commencé, il n’y avait pas d’idoles dans le football féminin », a-t-elle déclaré lors d’une conférence de presse avant son dernier match international il y a deux semaines. « Comment pourrait-il y en avoir si le football féminin n’était pas diffusé ? »

Amerpear. CC BY-SA 4.0

Lorsque Katrine Okholm Kryger a étudié la médecine du sport à l’université, son ambition était toujours de travailler dans le football masculin. Lorsqu’elle a terminé en tête de sa classe, elle s’attendait à ce qu’on lui offre la même opportunité que les autres étudiants – un stage dans une équipe de Premier League. « On m’a dit que le club ne voulait pas de moi parce que j’étais une femme. Je pouvais choisir n’importe quel autre placement que je voulais, mais pas le football”, a-t-elle déclaré.

Elle ne s’est pas laissée décourager, et a fini par écrire une thèse sur les chaussures de football pour hommes. Elle a également proposé d’étudier les crampons pour femmes, mais les fabricants lui ont dit qu’il n’y avait pas de demande. « Je suis passée par la même chose que toutes les autres femmes qui s’intéressent au football [féminin] : on nous dit que c’est un marché de niche, que ce n’est pas important et qu’il n’y a pas de demande », déclare-t-elle.

Le manque d’intérêt pour les expériences de jeu des femmes, le manque d’opportunités et la sous-estimation constante des femmes dans le football, les vastes écarts de genre dans la recherche ; pour la chercheuse, ce sont autant de facteurs qui aident à créer un monde dans lequel les femmes sont plus susceptibles d’être blessées pendant des mois et de manquer l’occasion de participer à la plus grande compétition du monde du football. Mais elle s’estime aujourd’hui chanceuse, “d’être dans une position dans laquelle je peux faire bouger les choses”, dit-elle.

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Katrine Okholm Kryger a parlé à la newsletter Impact de l’écart de blessures et de comment le résoudre. Cette conversation a été éditée par souci de brièveté et de clarté. 

Megan Clement — Dans quelle mesure les femmes sont-elles plus susceptibles que les hommes de se déchirer le LCA ?

Katrine Okholm Kryger — Les blessures au LCA sont environ trois fois plus élevées chez les femmes que chez les hommes dans le football. Mais en ballet, les taux d’incidence sont les mêmes pour les hommes et les femmes. C’est une comparaison très intéressante parce qu’en ballet, les hommes et les femmes s’entraînent ensemble, font de la prévention des blessures ensemble et ont le même environnement. Et les chiffres sont exactement les mêmes.

Megan Clement — C’est vraiment intéressant, parce qu’en ballet, les hommes et les femmes font des activités différentes. Dans le football, tout le monde fait la même chose. Et pourtant, dans le ballet, l’environnement est le même pour tout le monde. Cela pose la question de savoir pourquoi les taux sont tellement plus élevés chez les footballeuses. Que montrent les études dont nous disposons ?

Katrine Okholm Kryger — J’ai fait une liste des facteurs de risque que j’ai trouvés dans la littérature, et il y en a une trentaine. Les raisons souvent citées dans les médias sont les cycles hormonaux, l’idée que les femmes sont « instables ». Et l’autre est que les femmes ne sont pas faites pour le football car elles ont des hanches plus larges, et donc les angles des genoux les empêchent d’atterrir quand elles sautent et de courir correctement. Nous n’avons aucune preuve solide qui appuie ces affirmations. Oui, les corps sont différents, et nous ne pouvons pas le nier. Nous ne pouvons pas partir du principe que ce qui marche pour les hommes marchera pour une femme en termes de prévention des blessures, car la masse musculaire est différente. La taille du ligament croisé antérieur est différente car les femmes sont plus petites, donc le ligament est également plus petit. Et oui, les femmes ont des hanches plus larges, mais cela ne signifie pas que nous ne pouvons pas bouger. Ça, c’est la partie sexe et génétique. C’est intéressant, mais pas tant que ça, car il y a très peu de choses que nous pouvons faire à ce sujet. Nous ne pouvons pas changer la forme du bassin, mais nous pouvons agir sur tout ce qui l’entoure – l’environnement.

Le facteur le plus important pour minimiser les risques de blessures est la formation à la prévention des blessures. Il y a eu de très bonnes études qui montrent qu’il est possible de réduire le risque de blessure au LCA en faisant certains exercices d’échauffement avant les entraînements et les matchs ; vous le réduisez de 60 %. Si le taux de blessures est trois fois plus élevé chez les femmes que chez les hommes, nous serions proches de résoudre le problème rien qu’en faisant cela.

Ensuite, il y a l’environnement. C’est la Coupe du monde en ce moment, donc le terrain est optimal. Mais quand on parle de terrains, même dans les meilleurs championnats de France et d’Angleterre, la plupart ne sont pas de la même qualité que ceux sur lesquels jouent les hommes. C’est pareil pour les amateurs. À chaque fois que je parle à une équipe amateur, elles me disent : « Les garçons ont toujours ce terrain, et nous, on doit aller jusqu’au coin de la rue pour jouer sur celui qui est vraiment abîmé. » Si vous jouez sur une mauvaise surface, vous courez un risque élevé de vous blesser.

Le football féminin s’améliore, et nous avons plus de matchs chaque année, et c’est incroyable. Nous avons plus de tournois, nous avons plus d’argent investi et les joueuses veulent rejouer, parce qu’elles en retirent plus d’argent. Tout est très positif. Mais évidemment, c’est une charge supplémentaire pour elles. Alors, comment équilibrer cette augmentation de la charge chaque année à mesure que le jeu s’améliore et s’assurer qu’elles ne soient pas surchargées ?

Megan Clement —  Je n’ai jamais discuté avec une doctorante en chaussures de football avant. C’est génial ! Donc je suis obligée de vous demander : dans quelle mesure pensez-vous que les chaussures jouent un rôle dans les blessures du LCA, et les joueuses portent-elles les bonnes chaussures à l’heure actuelle ?

Katrine Okholm Kryger — Quelques marques ont lancé des chaussures à crampons pour femmes pour la Coupe du monde, ce qui est très bien. Mais je n’ai vu aucun chiffre sur le sujet, donc je ne connais pas la part de recherches dans cette initiative par rapport à la part de marketing. En technologie sportive, le dicton est généralement : “on le peint en rose et on le rétrécit.” Si vous cherchez « chaussures de football pour filles » sur Google, il n’y aura que des chaussures de football roses. Je ne suis pas sûre que ce soit ce que les filles veulent réellement.

Nous avons besoin de chaussures de football conçues pour les femmes. La forme du pied est différente entre les hommes et les femmes, et les chaussures de football se portent très serrées. Si elles ne sont pas ajustées parfaitement, elles serreront vos pieds et ce sera inconfortable et douloureux. Si vous courez dedans pendant longtemps, vous risquez de vous blesser et cela réduira certainement votre performance. L’autre problème des chaussures de football pour femmes, ce sont les crampons et la semelle extérieure. Les différents types dépendent de différentes surfaces, mais ils sont basés sur les besoins d’un homme, rien n’est pensé pour les besoins des femmes. Les femmes sont plus légères, nous n’avons pas la même masse musculaire, nous ne produisons pas la même force, nous avons des pieds plus petits que les hommes. Mais la longueur, la forme et le nombre de crampons restent inchangés. Que vous fassiez du 38 ou du 45, la longueur et le nombre de crampons seront exactement les mêmes. Donc, la traction, l’interaction avec la surface, est plus élevée pour une fille que pour un garçon en fonction de la différence de pointure. Or, les femmes ont besoin de moins de traction – nous ne voulons pas rester accrochées à la surface pour des raisons basiques comme les blessures au LCA.

Megan Clement — Quelle est l’importance des kinésithérapeutes et des assistant·e·s médicales ?

Katrine Okholm Kryger — Énorme. L’équipe masculine professionnelle aura probablement deux ou trois médecins, cinq kinés, plusieurs entraîneurs de musculation et de conditionnement physique, et beaucoup d’entre eux auront également un coach personnel en dehors de cela. Les équipes féminines auront beaucoup moins de personnel, souvent avec moins d’expérience parce qu’elles paient moins. Il y a tellement de facteurs. Comparer le football masculin et féminin, c’est comme comparer des poires et des pommes. Il y a tellement de facteurs que nous devons aborder avant de commencer à dire que « les femmes ne sont pas faites pour jouer au football ».

Megan Clement — C’est un argument vieux comme le monde ! Cela fait un siècle qu’on nous le répète. Je pense à certaines des histoires derrière cette Coupe du monde, où les équipes féminines ont dû lancer des campagnes de financement participatif juste pour pouvoir y aller, comme la Jamaïque. L’Afrique du Sud a refusé de jouer un match amical parce que le terrain était en herbe et en argile. Les campagnes que nous voyons pour l’égalité des conditions dans le football féminin peuvent-elles faire partie de la solution ?

Katrine Okholm Kryger — Nous avons besoin que des individus se battent et dénoncent les conditions, parce que c’est comme ça que les choses changent. Les femmes sont en retard, et ce serait bien si la transition s’opérait de manière douce et progressive, mais l’histoire montre que c’est seulement quand une personne ou un groupe de personnes entrent en résistance et s’expriment, alors cela peut impacter les prises de décisions des autres. C’est important de sensibiliser les gens lorsque les choses ne vont pas.

Megan Clement — La newsletter Impact spéciale Coupe du Monde a pour objectif d’amener plus de monde vers le football, surtout des personnes qui se sont traditionnellement senties exclues. Que diriez-vous aux femmes, aux filles et aux parents de filles qui ont peur de se lancer dans le football à cause du risque de blessure ?

Katrine Okholm Kryger — La première chose à savoir, c’est que le football est bon pour la santé. Nous l’appelons bio-psycho-socialement sain parce que c’est bon pour votre corps, c’est bon pour votre esprit et c’est bon pour l’interaction sociale. Donc ça coche donc toutes les cases. Et les blessures au LCA sont rares. Le risque est trois fois plus élevé que chez les hommes, mais c’est rare chez les hommes, et c’est rare chez les femmes. La dernière chose à dire est que vous pouvez agir sur le problème. Les coaches, les parents, toutes les personnes qui dirigent une équipe amateur peuvent trouver le programme FIFA 11+. Il contient des images des exercices, il est conçu pour pouvoir les faire sans être expert·e, et faire ces exercices diminue le risque de vous blesser. C’est vraiment important d’être fort·e,  donc si vous n’aimez pas ça, alors allez à la salle de sport et soulèvez des choses lourdes. C’est vraiment bon pour éviter les blessures.

Megan Clement — J’ai été fan de football toute ma vie, mais je n’ai jamais joué et je me demande s’il n’est pas trop tard pour moi. Je suis toujours à la recherche d’opportunités pour une femme de 36 ans qui veut apprendre à jouer au football pour la première fois.

Katrine Okholm Kryger — Récemment, j’étais au Danemark avec un groupe de coaches et nous avons rencontré un groupe de joueur·euse·s âgé·e·s en moyenne de 74 ans. Ils et elles ont créé un football sain pour les personnes âgées, où les hommes et les femmes jouent ensemble. Il y avait une dame charmante qui a dit qu’elle avait marqué son premier but à l’âge de 72 ans. Le football devrait être bon pour la santé, tant qu’il est pratiqué correctement. Et si vous faites de prévention contre les blessures et que vous vous échauffez, vous pouvez jouer jusqu’à 80 ans.

Megan Clement — C’est une question que je pose à toutes les personnes que j’interviewe. Qu’est-ce qui vous aide à continuer de faire le travail que vous faites, malgré les inégalités et malgré les défis ?

Katrine Okholm Kryger — C’est de voir que les choses que nous demandons depuis longtemps sont mises en œuvre. Nous sommes écouté·e·s et les gens voient enfin les problèmes. Au lieu des barrières que nous avions auparavant, nous avons des alliés dans le football masculin qui se battent vraiment pour le football féminin, qui investissent, qui y croient, qui font des recherches. C’est tellement motivant d’être ici. C’est une bataille qui n’est pas aussi difficile qu’elle l’était il y a cinq ans.

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