« JE SUIS une fille qui rêve de moments d’oisiveté, depuis toujours. La rêverie a toujours été nécessaire à mon existence. J’ai eu besoin de longues heures où je suis allongée, vêtue de soies, de satins et de cachemires, seule avec moi-même, étreinte par la beauté qui m’entoure » (Art on My Mind – Visual Politics, The New Press, 1995, non traduit en français). Cette rêverie que décrit bell hooks est ce qu’elle appelle le luxe du temps, et ce luxe est indispensable au processus créatif.

Gloria Jean Watkins, connue sous son nom de plume bell hooks, était une théoricienne américaine du xxe siècle. Elle est l’illustre élaboratrice de la pensée black feminism et a publié des écrits critiques notoires sur le concept de sororité. Elle a publié plus d’une trentaine de livres. Elle a écrit des centaines d’articles universitaires. Tout en étant professeure d’études africaines et afro-américaines et d’anglais à l’université Yale, ou assistante en études sur les femmes et de littérature américaine à Oberlin. « Mais où trouvez-vous le temps d’écrire autant de choses ? » lui posait-on souvent. « En ne faisant rien », répondait-elle.

« Il y a de nombreuses années, j’ai décidé que si je voulais connaître les conditions et les circonstances qui ont conduit les hommes à la grandeur, je devais étudier leurs livres et les comparer à la vie des femmes. » Et bell hooks a trouvé quelles étaient ces conditions. Dans la vie de chaque “grand” homme il y avait une flopée de personnes dédiées à son génie : des parents, des ami·e·s, des maîtresses, des enfants… De tous et toutes il était attendu qu’il fallait protéger le temps et l’espace de “grand” homme afin qu’il ait toutes les heures nécessaires pour rêver. Et donc créer. « En apprenant d’artistes d’horizons et d’expériences culturelles diverses, j’étais déterminée à me créer un monde où ma créativité pourrait être respectée et soutenue. »

Plus qu’une chambre donc, une artiste a besoin de temps. Du temps pour réfléchir, du temps pour être seule, du temps pour s’adonner aux rêveries, à la contemplation, du temps pour rien. C’est ce temps, cet espace dans lequel nous sommes ininterrompues, dit bell hooks qui accroît notre capacité à créer.

Le luxe du temps est éminemment politique. « Notre besoin de cet espace ininterrompu et non perturbé est souvent beaucoup plus menaçant pour celles et ceux qui nous regardent y entrer que cet espace lui-même qui est un moment de production concret (pour l’écrivaine, c’est ce moment où elle couche les mots sur le papier, ou, pour la peintresse, c’est ce moment où elle prend l’outil en main). » Car ce n’est pas l’acte de créer qui est terrifiant, c’est la jalousie ou l’envie de celles et ceux qui nous voient entrer dans l’espace créatif. « Je constate souvent que d’autres femmes font partie de ce groupe de personnes qui considèrent la dévotion féminine au travail comme suspecte. Ces femmes parlent probablement à cause de rage et d’envie refoulées, et c’est pour cela que nous devons sensibiliser davantage les féministes à l’importance que les femmes s’affirment les unes les autres dans nos efforts pour construire des espaces ininterrompus et non perturbés où nous pouvons contempler et travailler avec passion et abandon. » Car cette jalousie, cette envie, est sanctifiée par un système qui nous enjoint de dédier notre temps à « gagner » notre vie et un autre système – le même assurément – qui nous enjoint de nous dévouer corps et âme à nos proches (nos enfants, nos parents).

Toute personne dont le métier – ou le loisir – nécessite un processus créatif s’est retrouvée dans cette situation. Rien. Nada. Le vide. Celui qui brille par sa présence. Celui qui étouffe par son existence. Ce qu’on sait moins est que c’est ce vide qui est nécessaire au principe même de création. Et apprendre à l’apprécier, ne plus en être terrifiée, est ce qui va permettre à l’environnement créatif de se développer. « Je n’ai jamais été une fille qui a aimé voyager, précise à ce propos bell hooks. Toujours mariée au canapé, au porche à l’arrière de la maison, à la balançoire, je veux voir le monde immobile. Mes pensées, mes idées, mes aventures, sont des mouvements. Si je voyage quelque part, c’est souvent trop. Je me sens bombardée, trop de sensations, surchargée, je craque. “Ma fille”, dis-je à ma plus douce amie, qui s’inquiète souvent du temps que je passe enfermée, confinée, au milieu de la solitude, “je comprends Emily [Dickinson] : elle est restée à la maison pour recueillir ses pensées – pour travailler sans être dérangée”. »

À cela, bell hooks répond qu’il nous faut normaliser une pratique féministe. Et elle entend par pratique féministe une culture au sein de laquelle il est évident que le génie des femmes doit être cultivé, entouré, protégé par un environnement qui leur permet des heures entières de non-interruption. Ça, c’est la version idéale. La réalité apprend à composer. Les écrivaines, les plasticiennes, les peintresses, raconte bell hooks, n’ont pas le luxe d’attendre que les circonstances parfaites existent. Chacune doit inventer des « stratégies alternatives » qui nous permettent de sauter au-dessus « des barrières mises au travail de notre travail ».

« Quand je suis parée de la sorte, continue bell hooks à propos d’un de ces moments de rien, je suis prête pour la tâche impressionnante de m’attarder, de passer du temps ininterrompu avec mes pensées, mes rêves et mes désirs intenses, souvent du genre qui, comme l’amour non partagé, ne se réalise pas. Dernièrement, au milieu de cette solitude, je me retrouve à écrire, à faire tourner les mots dans ma tête pour ne pas perdre ou oublier les idées, les moments aigus de clarté qui surviennent pendant cette période calme, qui font surface au milieu des odeurs luxueuses de savon français à la verveine citronnée et parfum fruité, un livre à la main. »

Nous y sommes.

« Le plus souvent, je finis par briser la rêverie pour prendre un stylo et un papier, et écrire »

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