« Vous dites que vous nous entendez. Que vous comprenez l’urgence. Mais peu importe à quel point je suis triste et en colère, je ne veux pas croire cela. Parce que si vous compreniez vraiment la situation et que vous continuiez toujours à ne pas agir comme vous le faites, vous seriez monstrueu·x·ses et ça je refuse de le croire. » Ces mots, ce sont la désormais célèbre activiste suédoise Greta Thunberg, pressentie pour recevoir le Prix Nobel de la Paix, qui les a prononcés lundi au sommet des Nations Unies sur le climat. Elle dit clairement que personne ne l’écoute. Que peu importe ses discours, ses actions, les politiques répondent avec des « mots vides ». Pourquoi n’écoute-t-on pas une activiste de 16 ans qui reprend les chiffres d’organisations internationales légitimes et alerte sur l’urgence à mettre en place des politiques publiques contre le réchauffement climatique ?
Est-ce parce qu’elle a un discours de « haine » ? La Secrétaire d’État auprès du ministre de la Transition écologique et solidaire Brune Poirson a ainsi déclaré « on ne peut pas mobiliser avec du désespoir, presque de la haine » (France Inter, 24 septembre). Et pour cause, une jeune femme de 16 ans qui alerte sur l’urgence à prendre des mesures contre le réchauffement climatique, c’est dangereux. Radical même, comme le souligne Emmanuel Macron.
Le Président français reproche à l’activiste suédoise d’avoir déposé plainte contre la France (aux côtés de quatre autres pays pollueurs) auprès du comité des droits de l’enfant de l’ONU pour inaction face au réchauffement climatique. Lorsqu’on regarde l’évolution des prérogatives de l’ONU depuis sa création, on comprend rapidement que cette plainte est plus symbolique qu’autre chose. Mais peu importe, Macron ne se laisse pas faire : il dénonce ainsi des « positions très radicales (…) de nature à antagoniser nos sociétés ». Macron parle de clivage et il a raison : ce clivage existe déjà. Nous sommes face à un clivage entre d’un côté des personnes qui ont aujourd’hui un pouvoir tel qu’ils n’ont aucun intérêt à remettre en cause leurs privilèges, ou à risquer leur mandature pour une génération qui ne vote pas encore, et d’un autre côté une jeune génération, avec à sa glorieuse tête Greta Thunberg, qui demande avec un optimisme certain d’agir rapidement avant qu’il ne soit trop tard. Un groupe qui a tout à perdre et un autre qui semble déjà avoir tout perdu. Cela vous rappelle quelque chose ? Le combat des féminismes bien sûr. De la même manière que la lutte pour l’égalité des sexes implique d’ébranler le système patriarcal et de repenser le contrat social, la lutte contre le réchauffement climatique nécessite de repenser les fondements du système.
Ce n’est d’ailleurs pas une coïncidence si ce sont les femmes qui se mobilisent le plus sur le terrain de l’écologie. C’est un fait. Greta Thunberg au niveau mondial, l’indonésienne Farwiza Farhan qui se bat pour préserver l’écosystème de Sumatra, ou encore l’américaine Ayana Elizabeth Johnson qui soutient les entreprises ayant pour but de préserver les océans. Serait-ce parce que les femmes sont par essence plus intéressées par le fait que leurs enfants survivent ? Je ne pense pas. Nous sommes des êtres tout aussi égoïstes. Non, la réponse est bien plus triviale : les femmes sont les premières victimes du réchauffement climatique : 14 fois plus de chance de mourir en cas de catastrophe naturelle, augmentation des mariages forcés, dépendance économique et alimentaire accrue vis-à-vis des hommes, surcharge de travail.

Aussi, la lutte féministe est par essence écologique. Françoise d’Eaubonne disait déjà en 1976, « Le moment nous semble venu d’exposer que le féminisme n’est pas seulement – ce qui lui a déjà donné sa dignité fondamentale – la protestation de la catégorie humaine la plus anciennement écrasée et exploitée (…). Mais que le féminisme, c’est l’humanité tout entière en crise, et c’est la muse de l’espèce ; c’est véritablement le monde qui va changer de base. Et beaucoup plus encore : il ne reste pas le choix : si le monde refuse cette mutation qui dépassera toute révolution comme la révolution a dépassé l’esprit de réforme, il est condamné à mort. » (Le féminisme ou la mort) Allons même plus loin : féminisme et écologie ont un frein commun, le capitalisme. « Les gens souffrent. Les gens meurent. L’ensemble de l’écosystème s’effondre. Nous sommes au début d’une extinction de masse et nous ne pouvons parler que de l’argent et des contes de fées d’une croissance économique éternelle. Comment osez-vous ? » rappelait ainsi Thunberg dans son discours. En bref, ce système économique suit la quête d’une croissance illimitée, en se reposant sur l’exploitation conjointe du travail salarié au profit des dividendes des actionnaires et du travail domestique non rémunéré au profit des hommes. Dans ce schéma, bénéfique pour 1% de la population mondiale, peu ou pas d’incitations sont mises en place pour favoriser la production d’externalités positives : les entreprises ont davantage intérêt à maximiser les ressources existantes pour faire croître leur profit plutôt qu’à préserver leur environnement pour les générations futures.

Lutter contre le réchauffement climatique et lutter pour l’égalité entre les sexes ont en commun la nécessité de repenser le modèle économique productiviste tel qu’il a été généralisé depuis la fin de la seconde guerre mondiale. « Ce que nous vivons c’est une crise de la société dans son ensemble. Elle n’est en aucun cas restreinte au domaine de la finance : c’est à la fois une crise économique, une crise écologique, une crise politique, et une crise du ‘care’. Une crise de l’organisation sociale toute entière. Une crise du capitalisme et en particulier de la forme aiguë et prédatrice du capitalisme dans laquelle nous vivons aujourd’hui globale, financiarisée, néolibérale » (« Féminisme pour les 99% », Arruzza, Bhattacharya, Fraser). Nous faisons front commun face à deux systèmes de domination qui permettent de faire perdurer le système capitaliste : celle des humains sur la nature et celle des hommes sur les femmes. Et c’est ce système que nous devons repenser si nous voulons donner à la nouvelle génération l’insouciance de rêver.