Vive le bénéfice du doute…

… mais pour tout le monde.

C’est une histoire vraiment banale. Une actrice américaine est accusée sur les réseaux sociaux d’entretenir une relation avec l’ex d’une amie (oui, comme si c’était un crime). Olivia Munn, qu’on connait pour son rôle dans la série “The Newsroom”, aurait été vue en train de dîner avec Chris Pratt, souvent choisi pour incarner des « super-héros ».  Les rumeurs de cette supposée idylle étaient fondées sur … un repas partagé. Les titres de la presse people n’ont pas tardé à déferler, remettant en cause l’intégrité d’Olivia Munn. L’actrice nie. L’acteur ne répond pas. Les médias ne se contentent pas de sa réponse à elle. Peu importe. La vraie question posée est : qu’en-pense Anna Farris, la fameuse amie et ancienne compagne ? Si on en croit les articles publiés, son sentiment est évident : elle est triste, jalouse, hors d’elle, au bout de la vie, à deux doigts de tout plaquer pour devenir bonne soeur.

Cette histoire et son interprétation immédiate montrent que le bénéfice du doute se fait encore trop souvent au détriment des femmes : Anna Farris était forcément « dévastée », Olivia Munn était assurément une « briseuse de (ex-)ménage » ou une « mauvaise amie ».

In dubio pro reo. 

Le bénéfice du doute, le privilège de dire qu’une personne a d’emblée raison tant que le contraire n’est pas démontré, est sans doute un des instruments les plus efficaces pour résorber les luttes féministes aux XXème et XXIème siècles. C’est ce qu’affirme Roxane Gay dans son essai « Le spectacle des hommes brisés » (Bad Feminist). En prenant l’exemple des hommes sportifs, Roxane Gay montre qu’ils sont tellement adulés qu’on remet en cause toute parole pouvant délégitimer leur personne. « Nous vivons dans une culture qui vénère les athlètes, et fermer les yeux sur des agissements criminels et immondes est un prix que nous semblons volontiers accepter de payer en échange de cette vénération. Amen. ». Dans notre culture occidentale, tout porte à accorder le « bénéfice du doute » aux puissants et aux légitimés. « Nous sommes censés, continue Gay, accorder aux accusés le bénéfice du doute en envisageant la possibilité que l’accusé d’un crime est, en fait, innocent. Mais parfois il est difficile de faire ce qu’on est censé faire ». Entendons-nous. Le problème n’est pas la présomption d’innocence. Nul doute que nous devons respecter le processus de démonstration d’une culpabilité. Le problème est que nous devons accorder le « bénéfice du doute » à ceux dont on ne veut pas voir la force ni la puissance dénaturées.

 

Dans cette histoire people, aucun doute n’est accordé aux supposés sentiments de Munn ou de Farris. Parce que nous sommes en 2018, toute cette histoire s’est réglée dans une story Instagram d’Olivia Munn (non, cette newsletter n’est pas sponsorisée par Instagram).

  1. « Non, toutes les femmes ne sont pas tristes ou traitées avec mépris lors d’une rupture. »
  2. « Non, toutes les femmes ne sont pas ‘furieuses’ envers les femmes qui sortent avec leurs ex »
  3. « Même si je datais Chris Pratt, les tabloïds ont tout faux »
  4. « Les femmes se respectent et s’aiment plus qu’on le laisse croire »
  5. « Chris et moi-même aurions un ‘nom-composé-de-célébrité’ beaucoup trop laid : Crolivia, Prunn, Chrisivia, Olipratt ».

On confirme. Surtout pour le dernier. Mais ce n’est pas le propos.

Les femmes accordent le bénéfice du doute aux hommes accusés de tout. Et, peut-être l’avez-vous remarqué, elles semblent moins se l’accorder entre elles, comme si ce doute était réservé à ceux qui en auraient le droit. Néanmoins, et c’est ce que démontre l’histoire de Munn et Farris, les femmes se réapproprient le « bénéfice du doute ». Il est devenu inhérent aux valeurs de sororité.

Comme lorsque Roxane Gay s’engage solennellement à accorder « à la victime le bénéfice du doute en matière d’allégations de viol et de violences sexuelles. Je choisis de pécher par excès de précaution. Cela ne signifie pas que je manque de compassion envers les gens accusés à tort, mais s’il faut choisir son camp, je suis dans celui de la victime. ». Car passer outre ce doute raisonnable revient à croire, à respecter une parole, à écouter et à légitimer. La sororité repose sur le respect des femmes entre elles. Ce respect ne peut se décréter. Il ne suffit pas de dire qu’une femme est notre soeur pour qu’elle le soit. Il n’est pas performatif.

Accorder ce bénéfice n’implique pas une confiance ou un soutien aveugle. C’est un choix. L’accorder à l’une plutôt qu’à un autre. Ce bénéfice est un outil grâce auquel nous construisons des critiques constructives afin de légitimer celles dont la parole est invisible et non légitimée. Accorder le bénéfice du doute à une femme plutôt que de penser (voire de dire) qu’elle est (au choix) : dévastée à cause d’un homme, jalouse, méchante, etc… revient à se réapproprier la sororité qu’on nous a ôtée.

 

Le bénéfice du doute est un outil politique. Utilisons-le à des fins féministes.

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