La culpabilité, les boîtes de conserve, et la banalité du quotidien :
le combat littéraire de l’écrivaine Elaine Castillo pour rendre le singulier universel.

par Rebecca Amsellem

Cette semaine, nous poursuivons notre enquête. À quoi ressemblera le « beau » dans une société féministe et inclusive ? Si le sujet vous intéresse aussi, voici quelques newsletters qui en parlent : « Il faut casser la figure du génie », une conversation avec Isabelle Alfonsi, l’histoire du premier immeuble qui résista à un tremblement de terre… et de la femme qui l’a construit : Julia Morgan, ou encore l’interview de Alayo Akinkugbe, fondatrice du compte A Black History of Art.

Elaine Castillo est notre invitée de la semaine. Elaine Castillo est une écrivaine américaine, d’origine philippine. Elle vient de publier en français son premier roman, Nos coeurs si loin (Editions La Croisée). C’est l’histoire de Hero qui débarque chez son oncle dans la baie de San Francisco après a voir fui les Philippines, son pays natal. Ca parle d’amours, d’immigration, de plats délicieux, … Nos coeurs si loin est un roman poétique, lumineux, politique. Oh, et elle a tout plaqué pour changer sa vie et a déménagé à Paris pendant six mois où elle a étudié la littérature comparée et l’ancien français. Notre conversation s’est donc déroulée en français, par zoom, le 2 juin 2022.

Rebecca Amsellem – Dans votre livre, vous présentez certaines choses comme universelles, alors que généralement, ce sont des sentiments qui sont réservés à certaines catégories de personnes, comme des personnes blanches ou hétérosexuelles ou riches. Je parle d’émotions ou de sentiments très basiques.

Elaine Castillo – Je suis l’héritière d’une lignée d’écrivain·e·s, non seulement philippin·e·s mais également d’écrivain.e.s de couleur, qui rejette cette idée qu’on devrait traiter les faits basiques comme des fétiches. C’est ce qui arrive pourtant dans la littérature blanche. C’est le sujet de ma prochaine collection d’essais. Par exemple, j’ai fait le choix d’utiliser des mots en tagalog ou en philippin et de ne pas les traduire, de ne pas les mettre en italique, de ne pas mettre l’accent sur l’effet étranger de ces mots. Car pour moi, ce ne sont pas des mots étrangers. C’est une tradition progressive, radicale, à laquelle je dois beaucoup et que je poursuis aujourd’hui.

Rebecca Amsellem – Dans une interview que vous avez donnée au journal britannique The Guardian, vous affirmez qu’être une femme, bisexuelle, américaine et philippine influence votre écriture et que cela ne la diminuait pas. Ces éléments sont-ils habituellement considérés comme ayant une mauvaise influence sur l’écriture ou sur l’imagination ?

Elaine Castillo – Dans la tradition conservatrice du discours littéraire, oui, il y a des présomptions qu’on doit être « juste » un.e écrivain.e, « juste » un.e artiste. Qu’on ne doit pas être politiquement influencés. Cela signifie qu’on doit faire comme si nous avions le privilège d’être dans un corps considéré comme universel, à savoir un homme, cis, blanc, hétérosexuel. Les gens qui n’ont pas ce privilège savent que la politique n’est pas un choix mais c’est quelque chose qui est inscrit sur nos corps, sur nos livres, nos vies. Finalement, les gens qui pensent qu’ils n’écrivent pas de manière politique, c’est souvent eux qui écrivent de manière politique.

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Rebecca Amsellem – Ne pas considérer certains écrits ou certaines pensées comme politiques et les présenter comme universelles ou neutres fait partie du champ lexical utilisé par la droite conservatrice. Il s’agit en effet d’un outil pour maintenir en place la hiérarchie des classes ou la hiérarchie des races dans notre société.
Cela fait sept ans que je me pose la question de la société féministe et plus précisément – comment va-t-on y arriver ? Et la réponse que j’ai à ce jour est : on y arrivera lorsqu’on aura réussi à faire la révolution de l’imaginaire. On aura tellement publié de textes, tellement réalisé de films que finalement, la question de l’antiracisme et la question du féminisme seront devenues des évidences. Il ne pourra plus y avoir de regard blanc ou de regard masculin considérés comme étant le regard universel. Votre livre s’inscrit dans cette lignée de ces nouveaux ouvrages qui ont pu éclore dans un contexte qui ne leur était pas forcément favorable.
Le premier chapitre de votre livre a une voix très intéressante, celle de Paz. Paz est l’un des personnages, elle se parle à elle-même et dit « vous » en s’adressant à elle. Par la suite, son personnage reste mais sa voix disparaît et une autre entre pour le reste du livre. Celle de Hero. Cela a l’effet le plus étrange. Paz est là tout le temps sans être là – car elle travaille tout le temps. Dans n’importe quelle situation, on pense à elle, ce qu’elle a pensé de cette situation. Il semble qu’elle vit sa vie au travers des yeux des autres parce qu’elle n’a pas le temps de la vivre. Pourquoi avez-vous choisi cette structure ?

Elaine Castillo – J’ai commencé par écrire le premier chapitre, et il y avait toute une période où je pensais que j’allais écrire le roman avec la perspective de Roni, de la petite fille. Car, biographiquement parlant, nous partageons le plus de choses : nous avons toutes les deux grandi à Milpitas, nous avons toutes les deux de l’eczéma, nous étions toutes les deux féroces en tant qu’enfant, etc. J’ai écrit à peu près 200 pages de la perspective de Ronie, mais chaque mot me semblait mort. C’est une preuve que ce n’est pas si facile d’écrire de la perspective d’un personnage qui a une biographie à peu près similaire. J’ai donc choisi d’écrire avec la perspective du personnage de Hero, cette femme qui était en exil et qui avait fait partie de la New People’s Army, l’armée populiste guerrière aux Philippines. Le personnage est basé sur l’existence d’une de mes cousines, que je n’ai jamais rencontrée même si elle était dans une position hiérarchique bien plus importante. J’ai introduit son personnage comme la cousine de Ronie alors que je n’avais pas forcément l’envie d’écrire le roman avec la perspective d’un personnage qui était une petite fille riche. Le résultat était finalement libérateur. Ne pas être à l’aise avec l’idée de cette perspective, ne pas me sentir confortable, a libéré mon écriture. Sans doute parce que je ne voulais pas forcément la protéger.

Rebecca Amsellem – Un thème récurrent dans votre livre est la culpabilité et sa conséquence : l’obligation d’en faire encore plus – Hero envers Paz. L’obligation envers nos parents et notre famille semble être un sentiment courant lorsque vous venez d’une famille qui n’est pas entièrement née dans le pays où vous avez été élevé. Cette culpabilité et cette obligation de faire des choses ou d’avoir un devoir de loyauté extrême envers sa famille ou ses parents, étaient-ce des choses que vous avez ressenties personnellement et que vous avez décidé d’infuser à vos personnages ?

Elaine Castillo – La culpabilité est une grande source de conflit entre moi et moi-même et c’est quelque chose que je réalise généralement quand j’ai un peu bu (rire). J’ai passé une grande partie de ma vie à refuser la culpabilité. Il y a deux mois, j’ai réalisé que la culpabilité était ce conflit entre ma loyauté et mon désir de rejeter certains aspects de nos familles, de nos communautés qui peuvent être oppressifs.
La culpabilité des personnages de mon roman est omniprésente. Il y a la culpabilité de classe de Hero, d’être une fille de riches, qui a quitté sa famille car elle s’y sentait opprimée, qui est devenue guerrière et qui a toujours ressenti ce sentiment de ne pas être aussi authentique que les gens autour d’elle. Et puis bien sûr, elle ressent la culpabilité de celles et ceux qui y survivent, tout en ne sachant pas ce qui est arrivé à ses camarades de lutte, à sa famille de choisir. Cette culpabilité est celle du spectre de sa vie.
Pour le personnage de Paz, malgré cette détermination de survivre tellement forte – liée à ces aspirations d’élévation sociale, de sortir de la pauvreté aussi, il existe cette culpabilité d’être aux États-Unis quand ses frères et sœurs sont aux Philippines. Et elle ressent même cette culpabilité de savoir qu’elle sera toujours une provinciale.
C’est aussi quelque chose dont je parle dans la collection d’essais que je suis en train d’écrire. Cette culpabilité reflète ce conflit entre cette loyauté à une communauté, ce désir de protéger, ce désir d’être une bonne fille et le désir de rejeter les devoirs qui vont avec. Par exemple, j’ai écrit le prologue de l’édition la plus récente de America is in the Heart de Carlos Bulosan, livre séminal des expériences des ouvriers philippins sur la côte Est des États-Unis. Dans ce prologue, je critique par exemple l’écrivain de manière forte car je pense qu’il est important aussi de critiquer, de ne pas accepter nos ancêtres – littéraires ou familiaux – de manière si facile. Il faut aussi se battre contre nos grands-pères.

Rebecca Amsellem – La nourriture, sous toutes ses formes, est omniprésente dans votre roman. Des scènes se passent dans un restaurant, qui appartient aux grands-parents d’un des personnages, le père de la jeune fille qui a de l’eczéma pense que la nourriture en est la cause (parce qu’elle n’a pas été nourrie au lait maternel). Il y a également Rosalyn, qui a des troubles alimentaires et on comprend en filigrane qu’un autre personnage fait semblant de manger. Ce rapport à la nourriture semble très imbriqué avec l’histoire des différents personnages et le fait qu’on demande constamment aux personnages de choisir un endroit ou une culture, et donc de rejeter l’autre partie.

Elaine Castillo – Je ne me suis pas rendu compte à quel point la nourriture était aussi présente dans le roman avant qu’on me le fasse remarquer. Chez nous, « ça va ? » peut se traduire par « est-ce que t’as bien mangé ? », donc la présence de la nourriture était évidente. La nourriture fait partie de la construction des personnages, oui. Je voulais parler de la nourriture en conserve car cela fait partie de l’histoire coloniale et américaine aux Philippines et la présence de ces conserves fait partie de l’histoire coloniale. Moi, je mange des sardines trois fois par semaine par exemple. Manger fait partie des faits de la vie. Et moi ce qui m’intéresse, c’est la banalité, les choses de tous les jours. Ce ne sont pas les plus beaux ou les plus sophistiqués, mais les plats de tous les jours.

Il y avait aussi une envie de regarder cet aspect de certaines cultures, de penser que la nourriture, c’est l’amour : ça peut aussi être toxique. Le désir de nourrir, de remplir un trou qui ne sera jamais rempli… ce sont des gestes que je vois dans ma famille.

Personnellement, je ne peux pas avoir un frigo vide. Ça m’agace. Je n’ai jamais vécu le genre de pauvreté que ma mère a vécu mais nous sommes les héritières de ces gestes, de ces tendances, de l’expérience des personnes de nos vies. Avoir une relation plutôt normale avec la nourriture, c’est une réussite.

Rebecca Amsellem – Avez-vous vu le film The Life of Words, d’une réalisatrice espagnole Isabel Coixet ? C’est un film sur l’histoire d’une femme infirmière, qui se rend sur une plate-forme pétrolière pour soigner un homme blessé. Et on comprend que l’infirmière a survécu à la guerre des Balkans. Je retrouve dans votre roman le rapport au fait de remplir qui existe aussi dans ce film. Se remplir soi-même avec de la nourriture, remplir les autres, remplir sa vie de choses à faire, de travail ou autre… tout ça en somme pour se sentir vivant.e. Cette idée-là ne s’estompe jamais ou alors de manière très éphémère quand on est rassasié.

Elaine Castillo – Oui, c’est une façon de s’évader aussi.

Rebecca Amsellem Ma dernière question est celle que je pose à toutes les personnes que je rencontre, elle parle d’utopie féministe. Si nous vivions dans cette société féministe inclusive dont nous aspirons et que cela se produit, et quel est le détail que vous voyez qui vous fait réaliser que nous avons atteint notre but ?

Elaine Castillo – Je pense à un sentiment, celui de vivre sans peur. Si je pouvais passer toute une vie comme ça, ce serait incroyable.

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