Phyllis Chesler a 81 ans. Elle est écrivaine, psychothérapeute ; elle est notamment reconnue pour avoir participé à ce qu’on appelle la « deuxième vague » du féminisme aux États-Unis aux côtés de Gloria Steinem ou encore Betty Friedman.
Il y a vingt ans, elle a écrit une série de lettres destinées à la jeune femme qu’elle était ou aux jeunes féministes ou aux futures jeunes féministes. Comme elle l’écrit dans la préface : « Par le passé, Nicolas Machiavel a écrit une lettre comme la mienne à un prince, Sun Tzu à un roi, Virginia Woolf à un gentleman, Rainer Maria Rilke à un admirateur. Cette lettre est pour toi. »
Ce recueil de lettres, Lettres aux jeunes féministes, est aujourd’hui publié en français aux Éditions du Portrait. Il est traduit par Caroline Nicolas et Camille Nivelle.
Pour la clarté du propos, la conversation a été éditée.

Rebecca Amsellem – Certains éléments semblent inchangés – c’est en cela que ce recueil donne un peu le tournis. Je pense un exemple : « le deux poids deux mesures ». Vous dites, « même quand homme et femme font exactement la même chose, rien n’a le même sens. Le père qui change une couche est souvent vu comme un héros ; ce n’est pas le cas de la mère qui, après tout, ne fait que ce qu’on attend d’elle ». Que vous inspire cette immuabilité ?

Phyllis Chesler – Les femmes ne sont pas récompensées pour faire ce que nous sommes censées faire, mais nous sommes punies si nous ne le faisons pas. Et nous ne sommes pas censées faire autre chose que ce que nous sommes censées faire. Et si nous le faisons, nous devons être dix fois meilleurs et sacrifier dix fois plus et avoir encore une vie professionnelle plus solitaire. Il y a eu des progrès, mais les batailles continuent. Toutes les batailles gagnées en une génération ne le sont pas pour toujours. Comme l’avortement, je n’aurais pas pu imaginer que ce droit soit remis en cause. Nous nous battons donc depuis l’adoption de Roe v Wade, et maintenant nous pouvons le perdre devant la Cour suprême américaine.
L’engagement féministe demande une révolution successive et sans fin, une révolution de conscience, puis une révolution dans l’action. Nous devons continuer à transmettre. Nous devons continuer à faire passer le mot.

Rebecca Amsellem – On a l’impression, au travers de vos mots, que les féministes sont condamnées à échouer car les femmes ne sont pas éduquées, socialisées pour être victorieuses. Vous écrivez plus précisément que « Pendant des siècles les femmes ont été englouties et condamnées à une si forte obscurité que, semblable à des prisonnières, nous en sommes venues à craindre instinctivement la lumière ; elle est aveuglante, contre nature. Nous craignons de nous redresser, et quand nous nous y risquons, nous faisons de petits pas prudents, nous trébuchons et nous cherchons la protection de ceux qui nous ont emprisonnées. » Vous écrivez également, dans la lettre 4 : « Nous avons redécouvert ce que les féministes américaines savaient déjà au xixe siècle. » C’est le cas pour nous aussi. Sommes-nous condamnées à ce que chaque génération de femmes réinvente la roue ?

Phyllis Chesler – Le savoir féministe et l’histoire féministe ont volontairement disparu siècle après siècle, si bien que chacune d’entre nous a été obligée de le redécouvrir ou de le réinventer ou de réinventer la roue. Nous n’avons pas besoin d’une nouvelle analyse. Nous avons besoin d’une meilleure action.
Mais pensez-y aussi de cette façon. Il y avait des gens qui se disputaient contre la guerre avant la Première Guerre mondiale, puis encore avant la Seconde Guerre mondiale. L’existence même de ces guerres montre que les connaissances acquises sur la gravité de la guerre ont été oubliées. C’est la même chose avec le féminisme. Dale Spinder a écrit un excellent livre, Women of Ideas and What Men Have Done to Them. Elle y cartographie, elle y documente la disparition systématique du savoir féministe.

Rebecca Amsellem – La sororité n’existe pas vraiment. C’est ce que vous affirmez, « En privé, nous agissions envers les femmes comme la plupart des autres femmes : nous les jalousions, rivalisions avec elles, les craignions et les traitions de façon ambivalente. Nous les aimions également, et nous avions besoin d’elles. Ma génération féministe a dévoré ses leaders. Certaines, particulièrement douées pour cela, le sont devenues à leur place. » Vous avez fait une étude sur la misogynie entre les femmes et entre les féministes, qu’elle en a été votre conclusion ?

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Phyllis Chesler – De là est sorti un livre, Women’s Inhumanity To Women, publié en 2002. Chaque jour, il faut résister à l’intériorisation de la haine ou de la peur ou de la minimisation d’une autre femme. Et nous devons apprendre à dire à une autre femme quand elle nous a mis vraiment en colère, lui dire en face, ne pas se venger en retournant tout le monde contre elle. Nous devons laisser aller la colère. Nous devons travailler en équipe, et c’est quelque chose que la plupart des femmes n’ont pas l’occasion d’apprendre. Nous avons l’habitude d’avoir une Miss Amérique, une Miss Europe contre toutes les autres femmes. Une seule est choisie par le Prince dans un conte de fées. Je pense que l’intériorisation des opinions sexistes sur les femmes est quelque chose contre laquelle les femmes, en particulier les féministes, doivent lutter. Elles doivent en être conscientes. Donc, oui, les féministes ne se sont pas nécessairement comportées plus gentiment les unes envers les autres, mais le reste de l’humanité féminine non plus. Ce n’est donc pas que nous soyons pires. C’est que nous ne sommes pas différentes, alors que nous devons l’être. En fait, nous devons être meilleures.

Rebecca Amsellem – Pensez-vous que la nouvelle génération de leadeuses féministes est plus douée pour la sororité ?

Phyllis Chesler – Je pense qu’elles en ont davantage conscience.

Rebecca Amsellem – Qu’avez-vous écrit dans ce recueil il y a vingt ans sur lequel vous reviendriez aujourd’hui ?

Phyllis Chesler – Je pense que j’aurais tout gardé et juste essayé de le mettre à jour. J’espère que les féministes en France liront ceci et que cela les renforcera et les inspirera et leur donnera encore plus de sens à leur histoire qui, comme nous l’avons mentionné, disparaît constamment.

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