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Chères Glorieuses, Chers alliés des Glorieuses, Une autre sexualité est possible, Maïa Mazaurette nous emmène dans une utopie où la binarité n’existe plus
par Rebecca Amsellem (pour me suivre sur Twitter c’est ici et sur Instagram, c’est là)
Aujourd’hui, nous parlons sexualité avec Maïa Mazaurette, autrice, journaliste, chroniqueuse. On la retrouve chaque semaine dans Le Monde pour une chronique sur une question liée à la sexualité. Elle publie prochainement deux livres, Sortir du trou/Lever la tête aux éditions Anne Carrière et une compilation de ses chroniques pour Le Monde aux Éditions de La Martinière. Maïa Mazaurette : On ne peut pas blâmer les féministes de faire leur boulot, c’est-à-dire que dans la mesure où elles sont là pour analyser les rapports de pouvoir, alors elles analysent la sexualité comme on analyse l’économie, la politique, l’art et effectivement ce sont des sujets clivants. Mais il y a moyen qu’on ne s’étrangle pas à chaque fois qu’on parle de prostitution, de pornographie, de Polanski, de Woody Allen et je pense que l’actualité nous a donné d’amples raisons de batailler entre nous. Je suis contente si on peut parler de choses un peu pratiques un peu joyeuses et qui, croisons les doigts, vous nous rassembler plutôt que nous faire nous entre-tuer. RA : Maïa, dans votre nouvel ouvrage Sortir du trou/Lever la tête, vous partez du constat suivant : les gens font de moins en moins l’amour, les gens en ont d’ailleurs de moins en moins envie, les enjeux de pouvoir n’ont jamais été aussi présents dans les relations sexuelles. C’est à se demander si #MeToo n’est pas passé par là. Résultat : c’est le bordel. Et pas dans le bon sens du terme. MM : Je peux faire des constats déprimants de temps en temps mais je ne suis pas quelqu’un de déprimé . Toutes les études montrent que le nombre
de rapports sexuels moyen décroît dans les couples. Chez les personnes plus âgées, on commence à s’ennuyer, on se connaît bien et on a du mal à renouveler le répertoire. Mais chez les plus jeunes, et ça c’est plus optimiste, on constate que les chercheurs considèrent que le sexe c’est forcément une pénétration vaginale. Or les nouvelles générations ont des pratiques beaucoup plus diversifiées et ne vont des fois pas avoir besoin d’une pénétration pour que le sexe soit advenu. Il y a une plus grande diversité des pratiques mais avec des choses qui ne sont pas comptabilisées par les chercheurs, ça ne veut donc pas dire forcément que les jeunes font moins de sexe. RA : Au travers de tes écrits, ce dernier comme les précédents, tu proposes de sortir d’un schéma binaire qui semble pouvoir se réduire à une dichotomie ennui/douleur ou encore bien/mal, sexe/amour, homme/femme. Suivre ce schéma n’est pas une fatalité et d’ailleurs nous en sortons franchement. Pour te citer, « ce monde contemporain a l’avantage d’être moins binaire, plus fluide, moins empêtré dans les vieux schémas destructeurs ». MM : Quand on commence à contester ce genre de choses, on a des personnes très académiques qui vont vous dire : « On ne peut pas penser autrement parce que c’est comme ça que la pensée est structurée. On ne peut pas imaginer, ne serait-ce que le langage soit apparu sans qu’il y ait homme/femme, solide/mou, blanc/noir. » Il me semble néanmoins qu’aujourd’hui nous avons les moyens de penser à plus que deux. Si les ordinateurs sont capables d’évoluer d’un système binaire à un système quantique, alors il est possible pour nous, avec un savoir, avec de l’intelligence, à voir les choses sur un spectre, ou en forme de boucle, cube, peu importe mais plus par deux. La pensée binaire a des conséquences gravissimes qui nous font faire des choix en dessous de notre intelligence. C’est pour ça que c’est un message d’espoir que je porte. Je n’ai plus envie de penser hommes et femmes comme complémentaires, même si c’est parfois très intéressant, mais comme continus. Cela permet des modes de communication plus nombreux, plus jouissifs et plus subtils, en dépassant la complémentarité qui est une espèce de tarte à la crème qu’on nous sort en permanence. RA : Comment peut-on faire pour sortir de la binarité ? MM : Quand on dit « les femmes, ça se passe à l’intérieur, les hommes, ça se passe à l’extérieur », cela signifie que l’on considère que dans le sexe féminin il n’y a que le vagin. On oublie la tuyauterie interne, l’utérus, mais surtout le clitoris. Et quand on dit que les hommes ont une sexualité externe alors on oublie la prostate. C’est quand même un petit peu embêtant parce que là on oublie les super orgasmes : ce qu’on voit quand on regarde les études sur la sexualité c’est que les orgasmes les plus profonds et intenses que ressentent les hommes et les femmes adviennent à peu près de la même manière. C’est-à-dire que pour les hommes, si vous manipulez le pénis et la prostate en même temps, donc le dedans et le dehors, vous allez avoir ces fameux super orgasmes et pour les femmes on voit bien qu’il y a plus de chances d’atteindre l’orgasme si on manipule le clitoris en même temps que le vagin, et même temps que s’embrasser je ne sais pas, l’anus, les seins, enfin toutes les manières dont on peut toucher un corps. Ceci est une mise en pratique directe d’une binarité qui est dépassée dans l’acte sexuel. On est deux acteurs, l’homme n’est pas en charge de tout. Ce n’est plus l’homme qui donne un orgasme c’est aussi une femme qui dit « moi aussi je peux recevoir, être actrice, te faire des trucs ». RA : Quand j’étais adolescente, les jeunes filles de mon environnement ne parlaient pas de sexe. Ressentir du désir sexuel n’était dans mon entourage ni mal ni bien, c’était juste absent. je pensais au sexe tout le temps, et je pense que là où les mecs, je le suppose, je ne sais pas si c’est vrai, en parlaient davantage, c’était un vrai sujet de conversation, chez les filles dans mon environnement, personne n’en parlait, personne ne
parlait de sexualité. J’avais vraiment l’impression d’être une personne complètement anormale. Et je pense que c’est d’ailleurs probablement le cas de TOUT LE MONDE quand ils pensent à leur rapport au sexe. MM : Vaste question. Si on prend l’exemple de la masturbation, les jeunes garçons découvrent généralement ça tout seuls. Chez les filles c’est très rare, notamment parce qu’on est punies quand on en parle. Toute femme avec une sexualité ça fait parler, même aujourd’hui. On a hérité de codes culturels, notamment parce qu’à l’époque si une jeune fille tombait enceinte toute l’organisation sociale s’écroulait. Quand on arrive à l’âge de commencer sa sexualité, même si on commence à 15 ans, avant l’âge
statistique moyen, alors on a déjà lu tous ces romans où il est quand même question qu’une femme fasse très attention quand elle commence sa sexualité. Aujourd’hui il y a moins de raisons que ça se passe mal. Mais ces codes restent très difficiles à déboulonner. D’autres risques se sont ajoutés, notamment le slutshamming, le risque d’être considérée comme une salope. RA : On te demande de faire un rappel à la loi vis-à-vis de tes lectrices et pas de tes lecteurs ? MM : Quand je bossais pour les magazines féminins oui. C’était « éclatez-vous mais pas trop quand même » ou encore « tu peux pas écrire ça faut faire attention » et c’est pour ça que j’ai fait la plupart de ma carrière dans les magazines masculins, parce que là je pouvais raconter ce que je voulais. RA : Tu as récemment parlé dans une chronique du Monde de violences dans les rapports sexuels. Tu cites plusieurs études, deux notamment. Celle de la BBC dit qu’au Royaume-Uni 32 % des femmes britanniques de moins de 40 ans ont été maltraitées pendant les rapports sexuels (giflées, étranglées, bâillonnées et/ou se sont fait cracher dessus contre leur gré), et une étude de The Atlantic qui disait qu’il y avait une hausse surprenante de l’étranglement non consenti au cours des rapports sexuels chez les Américain(e)s et notamment les 14-17 ans. 13 % des 14-17 ans sexuellement actives ont déjà subi un étranglement. Qu’est-ce qui pousse les hommes à devenir coupables d’initier du sexe sans consentement ? Serait-il lié aux masculinités ? MM : Petit point #NotallMen. La plupart des hommes ont envie de bien
faire. Les violences au sein de rapports sexuels révèlent le piège dans lequel on est. Soit le sexe est ennuyeux, on fait le missionnaire et quatre autres positions du Kama-sutra, c’est ce que j’appelle la sexualité vanille. Soit on pimente sa vie sexuelle et dans ce cas-là on suit les conseils de magazines et on suit la mode, par exemple de 50 shades of Grey. Mon argument c’est que ces hommes ont suivi les conseils des magazines comme « ouais mais c’est un peu meilleur quand ça fait mal, c’est bon une petite claque ». Et ça, j’ai l’impression que c’est très français, c’est-à-dire qu’on a un tel culte de Sade, des Liaisons dangereuses, de tous ces moments où ça fait mal où on se dit « bah voilà là il se
passe un truc », comme s’il fallait que ça nous blesse pour que ça soit intéressant. RA : Quand on parle de sexualité, on parle peu de masculinité toxique, mais qu’est-ce qui, à ton avis, pousse les hommes à initier du sexe sans consentement alors même qu’ils sont dans un environnement consenti à la base ? MM : La masculinité toxique, c’est nous qui la recréons, nous qui parfois l’encourageons. On a
grandi avec les James Bond, les Indiana Jones où le mec il attrape la fille avec le lasso qui passe autour de sa taille et le mec l’embrasse et la nana est contente. Donc ensuite dire « ces mecs-là sont des salauds »… non, ce ne sont pas des salauds, ce sont des mecs qui ont regardé la TV. RA : À ce titre, tu proposes de repenser un aspect des masculinités avec ce paragraphe. Tu dis « un vrai mâle » entre mille guillemets bien évidemment, « aurait les roupettes de raconter ses fantasmes plutôt que de les infliger, aurait la grâce de demander la permission au risque d’être rejeté, aurait la confiance permettant de lâcher prise en acceptant d’être touché, caressé, manipulé. Quand on érotise le danger, le plus efficace est encore de s’appliquer à soi-même cette exigence et de baisser les armes ». Ça reprend ce que tu dis sur le fait de renouveler la notion de masculinité telle qu’on se l’imaginait. MM : Pour pouvoir réussir à remettre dans la même phrase des mots qui n’ont pas eu l’occasion de l’être beaucoup depuis la génération 68, sexe et éthique. Si on met les deux mots ensemble on a l’impression que ça va être terrible, puritain, et c’est bizarre car le puritanisme n’existe que parce qu’il faut transgresser pour s’amuser. Moi je suis au-delà de ça, je n’ai pas besoin du puritanisme. C’est le bon moment pour moi d’écrire un livre sur le fait qu’on peut avoir une sexualité qui n’est pas du tout puritaine, sur le fait qu’on peut faire plein de choses sans violence de la même manière qu’on peut cuisiner plein de bonnes choses sans viande. C’est la version tofu et tempeh de la sexualité que je vous propose et je vous jure qu’il y a du goût ! RA : On pourrait voir les relations sexuelles entre hommes et femmes par essence problématiques d’un point de vue féministe. Les relations hétérosexuelles et le pouvoir ont un rapport problématique. D’un côté, on apprend aux femmes à se détester, depuis qu’elles sont petites. Elles sont soit trop grosses soit trop minces. Ce mythe pousse les femmes à se consacrer à un idéal inatteignable, à s’épuiser à l’atteindre. Ce mythe conduit les femmes vers une autodévalorisation permanente. Par ailleurs, les femmes doivent être dominées, réceptrices du sexe : leur trou doit être littéralement rempli. Les relations hétérosexuelles peuvent-elles être dénuées de ces rapports de pouvoir ? MM : Il y a des rapports de pouvoir même dans les relations sexuelles consenties. Tant qu’on a conscience des rapports de pouvoirs, ça va. Le problème est d’arriver de vivre dans une culture où on nous a bien
répété que chacun y trouvait son compte. RA : C’est suffisamment rare parmi les spécialités des questions sexuelles pour être souligné, tu fais l’apologie de la monogamie. Elle permet de bâtir une relation de confiance, « sans devoir prouver ses compétences ». Ce sont les meilleures relations sexuelles : « Le couple réunit objectivement les meilleures conditions sexuelles », là où on ne peut finalement pas prendre vraiment de risque pour les coups d’un soir. Et pourtant, les femmes, au bout d’un an de vie de couple, se détachent de leur partenaire. Déjà. Pourquoi ? MM : Dans un monde idéal, on pourrait enchaîner des partenaires différents
tous les soirs. Mais les statistiques montrent que, lors d’une première nuit avec un nouveau partenaire, une femme va jouir peut-être une fois sur cinq, la deuxième nuit ça va être peut-être une chance sur deux… Statistiquement, une femme va avoir autant de chances qu’un homme d’avoir du plaisir au bout de la sixième ou septième nuit. Statistiquement donc, lorsqu’on est une femme et qu’on aime s’amuser au lit, on a intérêt à former nos amants et… à les garder. On peut en avoir sept et les changer tous les soirs. RA : Passons à la partie utopie. À chaque club, on imagine ensemble à quoi pourrait ressembler une utopie féministe. Vraiment le meilleur des mondes. Une réalité formidable où les femmes seraient pleinement les égales des hommes. MM : Lorsque les femmes ont commencé à faire du female gaze, elles ont essentiellement retourné ce regard sur elles-mêmes. Sur Instagram, en peinture, en illustration, dans les films et beaucoup en photo, on voit des femmes qui font des autoportraits ou des portraits de femmes très dénudées. Mais quand, en 2019, je tombe sur 180 000 comptes Instagram de femmes qui disent « je vais montrer mes seins parce que je vais changer la donne », il faut bien voir qu’il y a quelques limites, disons que ça a déjà été fait. RA : Tu dis que les femmes ont tendance à se lasser de leur partenaire sexuel au bout d’un an. Est-ce que dans cette utopie elles se lasseraient toujours au bout d’un an, ou est-ce que le couple n’existerait plus ? MM : Je pense qu’elles se désintéressent plus de la sexualité que de leur partenaire. Les deux sont liés généralement. Il y a un besoin de nouveauté qui, généralement, se finit dans l’infidélité. Donc soit elles lâchent l’affaire soit elles trouvent ailleurs ce que leurs hommes ne leur offrent plus. Car les hommes n’apprennent pas à se remettre en question, à renouveler leurs pratiques. Je suis néanmoins assez optimiste sur la question, pour avoir un homme qui se renouvelle et renouvelle ses pratiques. Le désir est un muscle, et il est possible de sortir de cet écueil du couple où on se dit que le désir s’arrête à un moment. Peut-être qu’à l’arrivée ma solution ne marche pas, je ne la teste pas moi-même depuis assez longtemps mais j’aimerais au moins qu’on essaie avant d’enterrer le couple trop vite. 1- Commencez bien l’année 2020 grâce à 5 astuces pour gagner plus d’argent testées et approuvées par Arièle Bontre 2- Rebecca Amsellem et Denis Salas répondent au questions de Vie Publique : les hashtags peuvent-ils faire avance la justice ? 3- Dans cette émission Anne Lafont revient sur les exclus de l’Histoire, qui sont celles et ceux qui n’ont pas pu laisser leur trace ? 4- Comment construire une ville féministe ? Cet article propose des solutions pour créer une ville plus égalitaire et un espace plus sécuritaire pour les femmes. 5- Vous êtes toujours en retard ? Philippa Perry se penche sur ce mécanisme psychologique complexe qui vous empêche d’arriver à l’heure. 6- Interview de Rebecca Sugar, créatrice queer de la série Steven Universe le dessin animé qui a marqué l’univers LGBTQIA+ 7- Les militants anti-avortement veulent forcer les femmes a passer une échographie avant d’avorter, ce qui pourrait bien avoir de terribles conséquences. 8- Écoutez Vladimir Nabokov parler de son héroïne Lolita « Lolita n’est pas une jeune fille perverse, c’est une pauvre enfant que l’on débauche » 9- Médiapart mène l’enquête au sein des grandes écoles de commerce françaises, qui laissent prospérer les comportements indignes et dégradants, comme le montrent les films, photos et documents qu’ils ont récupérés 10- Les équipes de com’ d’Harvey Weinstein font parvenir un powerpoint de 57 slides aux journalistes, que contient-il ? ![]() // Club des Glorieuses// Nous serons le 22 Janvier dès 9h30 à l’ambassade du Canada pour une conférence sur le thème de l’échec et du succès, en présence de l’ambassadrice Isabelle Hudon, Yolande Libene et Elise Goldfarb. Vous pouvez vous inscrire ici ! ![]() ⚡️“Se respecter, ça n’a rien à voir avec le sexe ou la nudité, se respecter c’est faire des choix qui vous rendent heureux” ![]() Rebecca Amsellem est une activiste féministe franco-canadienne, créatrice de la newsletter Les Glorieuses et fondatrice de Gloria Media, société de production de newsletter. Elle est également docteure en économie. Sa thèse, « Museums go international : new strategies, business models » est publiée aux Éditions Peter Lang (au cas où ça intéresse quelqu’un·e). |




















