Alors que je lui dis qu’il semble que ses œuvres ont été toutes faites dans la joie, Fanny Viollet me répond : « C’est ce que ressentez ? Écoutez, j’en suis ravie. C’est une belle confidence que vous me faites là, que je prends volontiers. »
Fanny Viollet a 78 ans. Fanny Viollet est « une espèce de perpétuelle archéologue de la vie » pour reprendre ses propres mots. Elle collectionne, elle sublime, elle peint, elle brode. Fanny Viollet utilise tous les outils qui ont servi de joug pour les femmes pour créer.
Et ce n’est pas une coïncidence. Alors qu’elle a 36 ans, elle rentre en France avec sa famille, décide de reprendre ses études à la Sorbonne et consacre son mémoire de fin d’études aux lettres brodées au point de croix, ces « ouvrages de dame ». Il est entièrement brodé. Cette première œuvre est une manière de légitimer le travail des femmes longtemps cantonné à l’oralité et aux traditions.

Son travail s’inscrit dans celui d’une nouvelle génération d’artistes qui reprend fièrement le flambeau des techniques artisanales. « Aujourd’hui, de nombreuses artistes se rattachent à une longue lignée de créativité, écrit Harmony Hammond (Feminist Abstrait Art. A political Viewpoint, Heresies, 1977), en faisant fièrement référence à l’art traditionnel des femmes dans leurs propres œuvres. Elles marquent le rituel de la création artistique des femmes à la fois dans le passé et dans le présent, reflétant ainsi une préoccupation féministe non seulement dans l’oeuvre finale mais également dans le processus et dans la fonction même de faire de l’art ».
Fanny Viollet en a conscience. Elle a alors lu Façons de dire, façons de faire : la laveuse, la couturière, la cuisinière d’Yvonne Verdier, ouvrage dans lequel l’ethnologue analyse les gestes et les techniques dont les femmes détiennent le savoir. « Au lavoir elles ont lessivé lavé blanchi parlé rigolé rincé transpiré frotté brossé raconté essoré ravivé observé deviné détaché ri jasé répété trempé nettoyé mouillé vu et revu battu pressenti savonné dissout purifié décrassé relavé suspendu manipulé repris déplié évalué tordu caché détrempé recommencé compris vu disparaître reconnu annoncé colporté rapporté détortillé renversé repéré constaté voulu désiré anticipé et pas imaginé », écrit Fanny Viollet dans l’œuvre Vanishing Act. Les mots de l’artiste sont un écho au propos de la philosophe Claire Marin, énoncé il y a quelques semaines dans la newsletter : la dictature de l’immédiateté condamne les femmes à l’invisibilité de leur existence.

« Il ne faut pas accepter cette invisibilité », me rétorque Fanny Viollet. « C’est le regardeur qui rend le travail des femmes invisibles. » Le regardeur ? C’est lui celui qui légitime – ou non – les œuvres des femmes. C’est lui qui décide – ou non – d’enclencher le processus d’invisibilisation de l’œuvre d’une femme. C’est celui qui dit au pire rien du tout et au mieux « cette peinture est tellement réussie qu’on ne la croirait pas due à une femme » (comme l’a dit le peintre Hans Hofmann à propos de Lee Krasner). À la tyrannie du regardeur, Fanny Viollet répond : « Pour ma part, je n’ai jamais cherché à être visible, peut-être pour ne pas dépendre de l’œil de ce regardeur. »

Mais que se passe-t-il quand une société tout entière est construite de « regardeurs » qui ferment les yeux sur les créations des femmes ? Les femmes artistes n’existent pas. Ou elles existent mal. « Alors que les poétesses et les écrivaines féministes commentent le travail des unes et des autres et écrivent sur leurs propres processus, nous, artistes visuelles, avons tendance à garder le silence et à laisser les autres écrire pour nous », écrit l’artiste Harmony Hammond (Feminist Abstrait Art. A Political Viewpoint, Heresies, 1977). « Notre silence contribue au manque de dialogue entre le public des artistes, au manque de critique d’un point de vue féministe, et finalement à la mauvaise interprétation de notre travail. » C’est sans doute pour cela que Fanny Viollet crée ses propres mots pour décrire précisément son travail. Elle invente le nom de « piqueture » pour décrire la technique de broder des textes à la machine à coudre. « Si au début de sa carrière elle recourt au point de croix, l’artiste l’abandonne progressivement à partir de 1983 au profit du piqué libre qui permet non seulement de dessiner mais aussi d’écrire en toute liberté, dans un geste impulsif et spontané, proche de l’automatisme », peut-on lire dans le catalogue de l’exposition de Fanny Viollet à la librairie Métamorphoses. « Le piqué libre, enseigné depuis 1990, est aujourd’hui largement répandu dans la création textile ».

Fanny Viollet a créé un monde dans lequel les regardeurs n’ont pas le pouvoir d’invisibiliser son travail. Un monde où c’est elle qui décide de l’existence de son œuvre et c’est toujours qui décide de la manière dont son œuvre doit être décrite. « Mais n’oublions pas, me confie-t-elle à son tour, que c’est le regardeur le plus malheureux. S’il n’arrive pas à célébrer nos idées, c’est qu’il n’en profite pas et qu’il ne s’associe pas à la joie qui est dessinée devant lui. »

Les visuels choisis pour illustrer la newsletter sont issus du film réalisé par Marianne Gaslin et Hélène Degrandcourt intitulé Fanny Viollet, le temps-fil.

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