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« Je suis devenue artiste […] par la décision d’un autre ». La photographe française Sophie Calle n’avait pas prévu cette vie, et encore moins l’œuvre qui l’a définie pour la première fois comme « artiste ». Cette œuvre n’a d’ailleurs pas été construite avec l’intention de devenir une œuvre. Calle l’a entreprise « pour jouer ».

Un matin, très tôt, une amie vient chez elle. Elle est fatiguée, elle a travaillé toute la nuit. L’amie habite loin, elle aimerait bien dormir un peu, ici. Elle se couche dans son lit. Tes draps sont tièdes, lui dit-elle. Il n’en fallait pas plus pour que Sophie Calle ait l’idée d’occuper son lit 24h/24 par période de huit heures pendant huit jours. « Je faisais une photographie toutes les heures, je regardais dormir mes hôtes, j’avais un regard assez clinique sur leur présence dans mon lit » raconte-t-elle. Qui sont les gens qu’elle a invités ? Des dormeurs diurnes, des personnes qui travaillent la nuit. Parmi elles, une femme, rencontrée au marché local.

Lorsque celle-ci raconta le projet, Les dormeurs, à son mari critique d’art, il s’intéressa au projet et lui proposa d’exposer au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris pour la biennale des jeunes. On pourrait croire que le hasard est très présent dans l’œuvre de Sophie Calle. Si celui-ci tient une part importance dans la légitimation de son travail comme œuvre « artistique », il n’existe pas vraiment dans l’élaboration de celui-ci. Au mieux, comme le raconte la photographe et réalisatrice Agnès Varda, il s’agit d’une méthodologie.

Il n’y a pas de hasard. Ou alors il y a le choix du hasard. L’analyse d’Agnès Varda sur ses propres films permet d’expliquer les premières œuvres de Sophie Calle. « On est ouvert au hasard et le hasard apporte les choses ». En effet, elle ne s’assoie pas à une table avec du papier blanc. Déjà, elle n’aime pas le papier blanc.

« Je n’ai pas du tout prévu une carrière ou un plan de carrière. J’avais rencontré un metteur en scène [qui m’a dit] l’année prochaine je fais ça, dans deux ans j’adapte ça, et dans quatre ans j’ai rendez-vous avec telle actrice. Ca m’a paniqué pour lui, l’idée qu’il était planifié. » Se livrer au hasard ou à la chance est une forme de création : « J’ai la chance que les choses se présentent et suscitent ce qu’on pourrait appeler l’inspiration ». Oui. Mais c’est aussi parce que Varda considère le hasard comme positif, « toujours ».

Le hasard est proche de l’ « évolution créatrice » chère à Bergson, cet état de création permanente. Pour Varda, le hasard, « c’est des gens qui disent quelque chose qu’on n’attend pas. Il faut être prêt à cela. » Elle en a même fait un outil à part entière de son travail : « [le hasard] est mon premier assistant. Je lui dit « aide-moi » en quelque sorte. ».

Pour l’accepter, il faut être prêt·e. Comme Varda, prête à « entendre quelque chose qui n’est pas complètement logique, qui n’est pas rationnel, qui n’est pas juste la parole ». Comme Youcernar aussi, « J’ai beaucoup de respect pour le hasard. Je crois à cette acceptation des objets donnés, et de la vie donnée, qu’il faut prendre telle qu’elle vient » (Les Yeux ouverts). En somme, le hasard a la définition qu’on lui donne. Mais il ne surgit que lorsqu’on en accepte la portée.

 

Crédits photo : Les Dormeurs (1979) de Sophie Calle ; Galerie Perrotin.

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