C’était dans un vieux magazine, dans une maison de campagne. Il datait de 2001. On pouvait lire « The Blond Issue » sur la couverture. Plutôt intrigant. En l’ouvrant, une citation apparaît : « Je pense sincèrement qu’il y a une sorte de plus grand but dans ma vie lié au fait que je sois devenue connue. Je vais trouver cette chose. Je ne sais pas exactement ce que c’est, mais je sais qu’il y a quelque chose dans mon futur que je suis censée faire » (#26 FLAUNT Magazine, Blond Issue). Sur la page de droite, celle qui a prononcé ces mots : l’actrice Reese Witherspoon.
Quinze ans et quelques plus tard, on sait qu’elle l’a trouvé. En créant sa société de production de films qui met les femmes à l’honneur (dont la série Big Little Lies), en contribuant à créer le mouvement Time’s Up suite aux révélations sur les agressions sexuelles à Hollywood.
Le « grand but » de Reese Witherspoon était de dédier son pouvoir, son argent et sa notoriété à la cause des femmes.
Pourquoi n’avait-elle pas trouvé ce but plus tôt ? La révolution des rapports entre les sexes n’avait-elle pas vocation à commencer plus tôt ?
Non. C’est parce qu’elle n’existait pas dans nos imaginaires. On ne pensait pas que c’était possible. On ne pouvait pas savoir.
Avant d’exister, un changement de paradigme doit exister dans des imaginaires. Sous forme d’utopies – qui signifie, rappelons-le, au sens étymologique, « nulle part » – réalisables par exemple. Les changements de paradigmes doivent exister dans la fiction. 
Sans imaginaire, la prise de conscience n’existe pas. Aussi, lorsqu’on dit un jour à Reese Witherspoon qu’elle était trop intelligente pour jouer un rôle, elle commenta ainsi la décision «Je pense que c’est un compliment, mais je ne suis pas trop sûre. Mais je respecte cette opinion, parce que je comprends. C’est une belle façon de dire que je ne suis pas la bonne personne. Donc c’est bien. Parce que je serais trop intelligente pour être sur le plateau avec eux. »
Si elle avait été pote avec Christine de Pisan, sa prise de conscience aurait probablement eu lieu à un autre moment. L’écrivaine, poétesse, utopiste et philosophe du XIVème siècle a été la première à avoir imaginé une utopie féministe, au sein de laquelle elle a le premier rôle, La cité des femmes.
Trois dames, Raison, Droiture et Justice, demandent à Christine de construire une cité, plus pacifique que celle des Amazones, plus forte que Troie ou Thèbes. « Sitôt leurs discours terminés, je me jetai à leurs pieds, non point à genoux, mais toute étendue devant elles en signe d’hommage à tant de grandeur. (…) Comment puis-je cependant mériter cet honneur que vous m’annoncez de bâtir et faire naître au monde une Cité nouvelle et éternelle ? (syndrôme de l’imposteure AF). »
 
L’utopie de Christine de Pisan est une cité de femmes dont les fondations sont si profondes que les murs sont inébranlables, « on lui livrera maints assauts, mais elle ne sera jamais prise ni vaincue ». Cette cité est peuplée de femmes illustres par leur intelligence : « Vous toutes qui aimez la vertu, la gloire et la renommée y serez accueillies dans les plus grands honneurs, car elle a été fondée et construite pour toutes les femmes honorables – celles de jadis, celles d’aujourd’hui et celles de demain. Mes très chères sœurs, il est naturel que le cœur humain se réjouisse lorsqu’il a triomphé de quelque agression et qu’il voit ses ennemis confondus. »
 
La chercheuse Mireille Calle-Gruber souligne l’importance de l’arrivée des femmes dans la littérature (Histoire de la littérature française du XXe siècle ou Les Repentirs de la littérature, 2001). Elle permet, entre autres, une « réinvention de la langue contre le logocentrisme ; [une] réinterprétation de notre héritage culturel contre la doxa ». L’écriture par les femmes, même lorsqu’elle traite d’une histoire fictive, permet ainsi de remettre en cause les modèles existants, et d’imaginer une nouvelle réalité, plus proche de la société dont nous rêvons tou·te·s.
Où commence une révolution ? Dans la rue au milieu de lance-flammes censés nous protéger ? Derrière un écran à boire un thé chaud ? Dans un café entourées de ses copines ? Partout ? On pourrait répondre dans l’invisible. La révolution commence dans les imaginaires avant même d’exister dans la réalité.
 
Alors, imaginons. Sans quoi la réalité se fera sans nous.
Crédits photo : Les Glorieuses

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