Être une femme « peut certainement être l’ingrédient secret ». Celle qui prononce ces mots est Kathy, l’une des trois directrices générales du Secret Intelligence Service (SIS), le service de renseignements extérieurs communément appelé MI6, interviewée par la journaliste Helen Warrell pour le Financial Times (le prénom a été changé). « Ça a été un avantage certain pour moi, continue-t-elle, car ces personnes ne vous voient pas venir, […] elles ne s’attendent pas à ce qu’une femme plus jeune leur tombe dessus. »

Être une femme, lorsqu’on est espionne, est un atout. Cet élément de surprise est confirmé par Eliza Manningham-Buller, directrice générale du service britannique de sécurité intérieure aujourd’hui à la retraite qui mentionne des « avantages opérationnels ». Il est si incongru qu’une femme puisse être espionne que l’éventualité même sort du cadre de pensée des interlocuteurs. Elle raconte ainsi qu’un interlocuteur russe s’est vanté de toutes les choses qu’il a faites, loin de penser qu’il révélait des éléments précieux à une espionne.

L’enquête Helen Warrell est claire : les femmes sont souvent les meilleures agentes. La journaliste explore le pourquoi.

La raison est la suivante : ce contre quoi nous luttons dans notre société patriarcale devient un atout dans un monde qui privilégie la duplicité. Rien d’essentialiste à cette affirmation. Les espionnes bénéficient du peu de considération et de légitimité dont elles profitent dans notre société et l’utilisent pour créer un élément de surprise, comme le rapportent Kathy et Eliza Manningham-Buller. « Lorsque vous faites partie d’une culture particulièrement dominée par les hommes, les femmes ont tendance à être sous-estimées et donc perçues comme moins menaçantes », précise la journaliste. Et cela n’a rien de nouveau. L’historienne Claire M. Hubbard-Hall raconte que c’était déjà le cas pendant la Seconde Guerre mondiale lorsqu’elle décrit l’histoire de Denise Bloch, l’une des 39 femmes faisant partie du SOE – Special Operations Executive – un service secret créé en 1940 et commandé par Winston Churchill, envoyée sur le sol français (sur 470 agents en tout). « À l’époque, analyse l’historienne, les femmes étaient au-dessus de tout soupçon, car personne, y compris les forces d’occupation allemandes, ne les considérait comme des combattantes. »

Aujourd’hui, le domaine de l’espionnage – au risque d’en décevoir plus d’une – semble aussi banal que les autres spécialités : les femmes doivent faire composer les agents potentiels interprétant mal leurs intentions. En d’autres termes : les hommes pensent que ces espionnes les draguent alors qu’elles veulent juste les recruter ou soutirer des informations. À cela, Ada, l’une des trois directrices générales du MI6 dont le prénom a également été changé, a mis en place une technique inspirante : « l’association familiale ». Cette technique consiste à introduire subtilement un rapport familial avec son interlocuteur. Ada va ainsi dire des phrases comme « c’est dingue, j’ai l’impression d’être ta sœur » ou encore « je te respecte comme si tu étais mon père ». « Ça change complètement les choses, dit-elle. Vous pouvez littéralement voir changer le regard dans les yeux d’un agent. »

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