« L’état du monde aujourd’hui encourage la croissance d’une conscience malheureuse. C’est maintenant la plus répandue de toutes les conditions intellectuelles, et celle vers laquelle sont attirés les esprits les plus imaginatifs et les plus subtils. Et qui peut dire qu’ils ou elles ont « tort » ? Certes, ils ne peuvent offrir aucun récit cohérent de la nature, de l’homme, de l’histoire ou de la société. Ils n’essaient même pas, car la défaite de l’esprit réside justement dans ceci : que tout est devenu incompréhensible. […] Le romantisme de la défaite est la simple soumission à « l’altérité » de la nature et de la société. Tout ce que la conscience malheureuse peut faire maintenant, c’est préserver sa propre intégrité contre les empiétements d’un monde hostile. Ses lacunes, à la fois pratiques et intellectuelles, sont assez évidentes, mais une question demeure. Est-ce que quelque chose d’autre est possible ? »

Râler sur l’état du monde, c’est chic, nous dit Judith Shklar.

C’est chic, mais c’est dangereux.

Tentons alors autre chose.

Judith Shklar est une philosophe née à Riga en 1928, émigrée au Canada puis aux États-Unis. Elle développe dans son ouvrage sur « l’après-utopie » le déclin de la foi politique (After Utopia : The Decline of Political Faith, Princeton University Press, 1957). Ce qu’elle souligne alors, c’est qu’il existe un désaveu grandissant pour la « chose » politique. Et que ce désaveu est un danger pour la démocratie.

Judith Shklar n’est pas très connue. En tout cas, depuis son décès, en 1992. Elle a écrit sur plein de sujets, sur la philosophie mais pas que, sur la littérature aussi – à une époque où être philosophe impliquait de restreindre ses objets d’étude à des écrits philosophiques. Un des sujets favoris de Shklar est la cruauté. Car la cruauté, c’est le pire du pire. Et la cruauté est ordinaire. Tout comme les vices ordinaires : le snobisme, l’hypocrisie ou encore la trahison (Talking Politics : History of Idea, Shklar on Hypocrisy).

Pour celles et ceux qui viennent de s’inscrire, j’illustre chaque semaine la newsletter avec un collage. La raison est assez simple : j’adore découper des choses. Voilà, c’est dit. 

À quoi ressemble l’utopie pour Shklar ? À une société libérale, mais pas comme on l’entend aujourd’hui. Le libéralisme conservateur économique de Hayek et Friedman fait l’objet de toutes ses critiques. Selon Shklar, « le libéralisme n’a qu’un objectif primordial : assurer les conditions politiques nécessaires à l’exercice de la liberté personnelle » (The Liberalism of Fear). « Tout adulte devrait être en mesure de prendre sans crainte et sans préjugé autant de décisions sur autant d’aspects de sa vie que cela est compatible avec la même liberté pour tout autre adulte. Cette conviction correspond à la signification originale du libéralisme, la seule qui se justifie. »

Shklar défend un modèle où la cruauté ne peut pas exister – et notamment la cruauté ordinaire – car elle ne fait qu’appuyer une peur systématique. « C’est une notion politique, car la peur et la faveur qui ont toujours entravé la liberté sont massivement générées par les gouvernements, à la fois formels et informels. Et tandis que les sources d’oppression sociale sont en effet nombreuses, aucune n’a l’effet mortel de ceux qui, en tant qu’agents de l’État moderne, disposent de ressources uniques de force physique et de persuasion. La peur systématique rend la liberté impossible, et rien n’est plus terrifiant que l’attente d’une cruauté institutionnalisée. […] Le libéralisme doit pouvoir faire des maux de la cruauté et de la crainte la référence fondamentale de ses pratiques et règles politiques. »

Comment Shklar définit-elle le libéralisme ?

Un peu comme je définis le féminisme « pro-choix ». « Hormis l’interdiction d’entraver la liberté d’autrui, le libéralisme n’a pas de doctrine particulière sur la façon dont les gens doivent mener leur vie ou sur les choix personnels qu’ils ou elles doivent faire. » C’est donc à cela que ressemble l’utopie de Shklar, une vie où nos choix ne sont pas influencés par la peur. Car, comme dit Shklar, « le fait est qu’intellectuellement, il n’y a pas d’échappatoire à la politique ». Autant, donc, que la politique permette de vivre sans crainte.

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