« Certains livres nous viennent lorsque nous avons le plus besoin d’eux. » C’est le cas de « Joie militante – Construire des luttes en prise avec leurs mondes » (édition du commun, 2021), comme l’indique dans la préface, la traductrice de l’ouvrage, Juliette Rousseau. « Ils rassérènent, guérissent un peu, rendant de façon puissante à nos propres situations. » La traductrice y décrit les « limites », les « rigidités » qu’elle a pu ressentir dans les différents milieux dans lesquels elle était investie. « J’ai fini par étouffer, dit-elle. Dans ma rage, ma frustration, mon incapacité à trouver des façons d’avancer. Je ne supportais plus l’aveuglement aux rapports d’oppression chez certain.e.s, cette tendance paternaliste et implicitement suprémaciste qui consiste à faire passer les luttes de libérations pour des jérémiades victimaires. »
Cette dureté dont fait état la traductrice Juliette Rousseau a un nom : le radicalisme rigide. carla bergman et Nick Montgomery précisent ce phénomène ainsi : « Quelque chose circule dans de nombreux espaces, mouvements et milieux radicaux, en sapant leur puissance de l’intérieur. C’est le plaisir de se sentir plus radical.e que les autres et l’inquiétude de ne pas l’être assez, le triste confort de pouvoir ranger les événements qui surgissent dans des catégories toutes faites, l’appréhension vigilante des erreurs chez soi et les autres, les postures anxieuses sur les réseaux avec leurs hauts (nombreux “likes”) et leurs bas (se sentir ignoré.e), la suspicion et le ressentiment en la présence de quelque chose de nouveau, la façon dont la curiosité est ressentie comme naïve et la condescendance comme appropriée. » Il n’y a pas d’espace qui soit épargné – la question est de savoir pourquoi. L’autrice Zainab Amadahy, citée dans l’ouvrage, tente un premier questionnement : « Le capitalisme, le colonialisme et l’hétéropatriarcat nous rendent malades. Est-ce que nos réponses nous soignent ? Est-ce que nos actions génèrent du bien-être pour d’autres ? Ou bien reproduisons-nous involontairement le type de relations qui nous ont rendues malades en premier lieu ? » Les origines de cette rigidité, que nous retrouvons même en dehors du champ militant, comme celui de l’entreprise ou du hobby, peuvent se trouver dans ce que le philosophe espagnol, Amador Fernandez-Savater appelle le « paradigme du gouvernement ». Pour paraphraser son propos, le militantisme crée une colère de plus en plus forte : envers les systèmes qui devraient être plus justes, envers les décideurs et décideuses qui pourraient davantage prendre en considération les inégalités dans leurs schémas de pensée, envers les gens aussi qui ne sont pas assez informés. Le « paradigme du gouvernement » permet de comprendre l’insatisfaction permanente dans laquelle se retrouvent les militant.e.s : rien n’est jamais assez radical ou rien ne va jamais assez vite. Pour compenser, il est donc implicitement demandé de toujours donner davantage de sa personne. Et c’est une solution à laquelle l’universitaire Silvia Federici ne croit pas, car cela va « contre nos besoins, nos désirs, nos potentiels, et où au nom du travail politique nous devons nous réprimer nous-mêmes ». D’autres causes amènent au radicalisme rigide : l’entre-soi, l’impossibilité de se détacher de ces dynamiques et de prendre un temps pour soi… Mais il y a une solution. Et la solution, c’est la joie. « Pour Spinoza, l’enjeu central de la vie est de devenir capable de nouvelles choses, avec d’autres. Le nom qu’il donne à ce processus est la joie. » Le processus de la joie permet de créer collectivement, de tenter et de se tromper, d’expérimenter. « Nous avons choisi de placer la joie et le militantisme ensemble dans le but de penser les liens entre détermination et amour, résistance et soin, combativité et régénération. » La joie militante est un processus indispensable pour porter un combat à la hauteur de ces valeurs. Cette joie implique – entre autres suggestions – de s’efforcer à ne pas critiquer les autres. Ne pas dénoncer une personne qui n’utiliserait pas la terminologie exacte, ne pas culpabiliser une personne qui n’est pas aussi engagée que soi. Pour comprendre plus facilement l’importance de cette suggestion, carla bergman et Nick Montgomery citent Malcom X « Ne soit pas si pressé.e à condamner une personne qui ne fait pas comme toi, ne pense pas comme toi, ni aussi vite. Il fut une époque où tu ne savais pas ce que tu sais aujourd’hui » (Liberal morality).
Le propos n’est pas de condamner une rigidité du combat contre un système. Si cette rigidité existe, c’est que le système que nous souhaitons faire évoluer a des racines si profondes que la dureté semble indispensable. Mais le radicalisme rigide, comme le soulignent carla bergman et Nick Montgomery, n’est pas sain. C’est pourquoi les intellectuel.le.s proposent la joie militante. Une joie qui trouve son essence dans la construction commune, et qui permet de continuer un combat tout en gardant nos doutes, nos incertitudes, toutes ces choses qui nous ont conduits, dans un premier temps, à s’engager.