La petite île de Malte est le seul pays de l’Union Européenne à totalement interdire l’avortement. Ce fait, peu connu du grand public, la touriste américaine Andrea Prudente l’a découvert trop tard, quand elle a commencé à faire une fausse couche pendant ses vacances sur l’île en juin dernier. Alors que la grossesse n’était plus viable, et malgré un risque élevé d’hémorragie, elle s’est vue refuser les soins médicaux urgents nécessaires pour terminer la fausse couche, parce que les médecins pouvaient encore détecter un battement de coeur chez le foetus.

Après des jours passés à attendre que le cœur s’arrête de lui-même ou que Prudente contracte une infection qui engagerait son pronostic vital, elle a pu être évacuée vers l’île espagnole de Majorque pour recevoir les soins essentiels dont elle avait besoin. Son partenaire, Jay, a qualifié le processus de “torture psychologique.”

L’affaire a fait la une des journaux et a mis en lumière l’une des lois anti-avortement les plus extrêmes du monde. Maintenant, Prudente poursuit le gouvernement maltais en justice en arguant que l’interdiction totale de l’avortement a enfreint ses droits humains. “Des fois l’avortement n’est pas un choix, mais juste un soin médical,” Prudente a affirmé à la newsletter Impact à la suite de son recours.

L’avocate qui représente Prudente est Lara Dimitrijevic, qui milite depuis des années pour la légalisation de l’avortement dans le pays. Dimitrijevic a parlé à la newsletter Impact de l’affaire, du tabou autour de l’avortement à Malte, et des mentalités qui changent.

La conversation a été éditée pour plus de clarté.

Image de militante féministe Jeniffer Mella. Avec la texte suivant sur l'image : "il est important de fixer des limites et de dire qu’à partir de maintenant, on ne va pas reculer." Jennifer Mella - militante féministe et membre de la convention constitutionelle

Megan Clement Racontez-moi pourquoi vous et votre cliente attaquez le gouvernement maltais en justice.

Lara Dimitrijevic Le traumatisme qu’Andrea a dû traverser n’était pas justifié. Les décisions qui ont été prises n’étaient pas justifiées, et c’est pour cela que l’affaire a été ajournée il y a deux semaines. C’est une affaire de droits de l’être humain. Ses droits qui ont été violés sont le droit à la vie privée et à une vie de famille: le droit à sa propre vie, étant donné qu’on ne lui a pas laissé le choix. L’article trois [de la convention européenne des droits de l’homme], qui interdit un traitement inhumain ou dégradant, pour la douleur et le traumatisme qu’elle a subis inutilement. L’article deux, qui est son droit à la vie, car il s’agissait d’une situation médicale grave qui aurait pu potentiellement entraîner sa mort ; et l’article quatorze, qui est la discrimination, parce que l’interdiction totale de l’avortement est une discrimination basée uniquement sur son sexe.

Megan Clement Y a-t-il déjà eu des procès comme celui-ci à Malte?

Lara Dimitrijevic C’est le premier de ce genre. A plusieurs reprises, j’ai été sur le point d’accepter un dossier, mais mes clientes se sont rétractées parce qu’il y avait beaucoup de peur. Elles craignaient d’être exposées publiquement parce que Malte est un petit pays et que certaines travaillaient pour l’État. Il a fallu beaucoup de temps pour arriver à un procès comme celui-ci. Pour moi, faire cette affaire n’avait rien d’extraordinaire parce que c’était quelque chose que je préparais depuis longtemps.

Image d'une manifestation en Chili avec la texte sur l'image : On rêvait d’un nouveau départ, qui amènerait le pays vers un nouvel ordre de société basé sur de nouvelles règles." Jeniffer Mella - militante féministe et membre de la convention constitutionelle

Recevez
Les Glorieuses
tous les mercredis

Megan Clement D’une certaine manière, est-ce que la visite d’Andrea sur l’île a aidé?

Lara Dimitrijevic Je pense que d’une certaine manière, oui, cela a aidé. Cette affaire a attiré l’attention du monde entier: par pure coïncidence, c’était la même semaine que [le renversement de] Roe vs Wade, et elle est américaine. Parce qu’elle était étrangère à l’île, il y avait moins de peur qu’elle subisse des répercussions. Depuis qu’elle a attrapé le taureau par les cornes et qu’elle s’est lancée, nous avons eu un certain nombre de femmes qui se sont manifestées, et nous avons deux dossiers qui seront potentiellement déposés dans les mois à venir. Le ministre de la Santé, qui est également vice-Premier ministre, vient d’annoncer cette semaine qu’une loi sera déposée pour amender l’interdiction totale. Nous n’avons aucune idée de ce que cela va inclure, mais nous savons que quelque chose est en préparation.

Megan Clement Que va-t’il se passer si Andrea gagne son procès?

Lara Dimitrijevic C’est à l’État de décider si une loi doit être modifiée en raison d’une violation individuelle des droits de l’humain. Ce ne sera pas forcément le cas. Il se pourrait que le pouvoir judiciaire se tourne alors vers le parlement et dise : “Vous devez modifier la législation”. Mais je pense que le simple fait d’avoir la décision d’un tribunal indépendant et impartial, garantissant les droits et disant: “C’était injuste”, je pense que cela en dirait long. Cela réaffirmerait que nous avons besoin de ce changement.

Megan Clement A quelle(s) opposition(s) êtes-vous confrontées à Malte ?

Lara Dimitrijevic L’opposition à l’avortement se décline en plusieurs degrés. Vous avez les extrémistes, qui m’inquiètent parce que vous pourriez avoir une seule personne extrême au point de devenir une menace pour les femmes. [Note de la rédaction : Dimitrijevic elle-même a reçu des menaces pour son activisme, y compris des balles laissées chez elle.]
Il y a deux semaines, nous avons organisé un parlement des jeunes, où les jeunes se rendent au parlement et débattent de différentes questions. Les thèmes qu’elles et ils ont choisis cette année étaient l’avortement et l’environnement. Il semblerait qu’une liste des étudiant·e·s qui allaient plaider pour l’avortement ait été diffusée et les étudiant·e·s ont commencé à recevoir des menaces. Nous avons cette forme d’intimidation, et c’est une chose à laquelle nous sommes confronté·e·s. En revanche, cela a été très mal reçu car personne n’accepte de faire taire la démocratie. Donc, d’une certaine manière, plus les détracteur·rice·s sont extrêmes, mieux c’est pour notre cause.
Nous sommes confronté·e·s à des croyances enracinées, nous devons donc continuer d’engager une conversation. Mais je pense que c’est là que nous avons réussi, parce que les gens ont progressivement commencé à s’impliquer.

Megan Clement L’avortement est tabou à Malte depuis très longtemps. Avez-vous le sentiment que les choses commencent à changer ?

Lara Dimitrijevic Les choses ont changé plus vite que ce à quoi je m’attendais. Depuis que nous avons lancé notre campagne pro-choix, nous avons constaté un changement majeur. Nous avons récemment réalisé un sondage qui indique clairement qu’il y a eu un virage vers le positif. Nous remercions Andrea pour son courage d’avoir rendu publiques son expérience et son traumatisme, car les gens commencent à comprendre pourquoi la loi n’est pas morale et pas juste.

Megan Clement Espérez-vous voir l’avortement au moins partiellement décriminalisé dans les années à venir ?

Lara Dimitrijevic Oui, et je pense que ce sera plus tôt que prévu. Il y a des signes que nous allons sortir d’une interdiction totale. Je ne m’attends à rien de grandiose, mais le simple fait que le gouvernement tienne compte de cela et envisage une certaine forme d’amendement à la législation est déjà positif. Nous avons mené une campagne à succès, ce dont je suis fière pour moi-même, mes sœurs et mes collègues.
Au début de ma campagne, je me souviens d’avoir été en Irlande. Quand je parlais avec les militant·e·s irlandais·e·s, elles m’ont dit : « Oh mon Dieu, vous êtes là où l’Irlande était il y a 30 ans. » Et j’ai dit : “Cela ne prendra pas 30 ans. Certainement pas. Ça ne peut pas continuer comme ça, nous sommes épuisé·e·s.” J’ai récemment revu certain·e·s de ces militant·e·s irlandais·e·s et elles m’ont dit : « Maintenant, vous êtes là où l’Irlande était juste avant d’aller au référendum [sur l’avortement] », ce qui est un grand pas en avant.
Cela pourrait être progressif, mais la génération d’après, d’ici cinq ans, aura plus de 40 ans. Elles et ils seront les prochain·e·s politicien·ne·s et je ne peux pas imaginer qu’aucune de ces idéologies extrêmes ne règne encore.

Megan Clement Après la chute de Roe vs Wade, nous avons vu en France une campagne pour inscrire le droit à l’avortement dans la constitution, et les électeur·rice·s du Chili viennent de rejeter un projet de constitution qui le faisait. Pensez-vous que l’avortement devrait être un droit constitutionnel explicite ?

Lara Dimitrijevic A 100% – tout simplement parce qu’avec la montée de l’idéologie de droite et le violent retour de bâton que nous constatons, les droits des femmes doivent être protégés. L’un des droits les plus importants des femmes est l’accès aux soins de santé, y compris l’avortement. Nous avons vu des pays qui ont commencé à faire marche arrière – regardez la Pologne, et maintenant la Hongrie qui introduit une loi des battements de cœur [heartbeat law]. Je pense que cela doit être une règle enracinée et constante. Avec la montée de l’extrême droite, la première chose que les politicien·ne·s font est de s’attaquer aux droits des femmes. L’avortement en fait partie, et cela le cimenterait.

Megan Clement Nous posons à toutes les personnes que nous interviewons cette question : comment faites-vous pour continuer de militer face aux menaces et aux réactions violentes ?

Lara Dimitrijevic C’est un privilège de continuer. Quand je dis que je suis privilégiée, c’est parce que j’ai une bonne structure de soutien familial et que je suis auto-entrepreneure donc je n’ai pas à m’inquiéter des répercussions que je pourrais subir dans mon travail. Mais je suis aussi très ferme dans mes convictions. C’est quelque chose qui doit être fait et je ne peux pas m’imaginer ne pas le faire.

Vous aimez ce qu’on fait ?

Rejoignez les plus de 100,000 abonné·es et abonnez-vous à la newsletter Les Glorieuses