« Moi, membre du genre féminin et âgée de dix-neuf ans, je m’apprête à dresser un Portrait aussi franc et complet que possible de moi-même, Mary MacLane, qui n’a pas d’égal dans le monde.
J’en suis convaincue, car je suis étrange.
Depuis ma naissance, je me distingue par mon originalité, et ce n’est pas fini.
Je possède une intensité vitale totalement inhabituelle.
J’ai le don de ressentir.
J’ai une aptitude merveilleuse pour le malheur et pour le bonheur
J’ai une grande ouverture d’esprit.
Je suis un génie.
Je suis une excellente école philosophique itinérante à moi tout seule. »

Mary MacLane est une des premières autrices féministes. A l’image de sa contemporaine Virginia Woolf ou de Anaïs Nin qui lui a succédée, elle écrit un journal où elle livre ses pensées les plus sombres, les plus vives aussi, avec toujours cette honnêteté qui semble être la signature de son écriture. Les journaux de femmes ont toujours été mes témoignages préférés – le seul endroit où elles se sentent libres d’écrire ce qu’elles pensent, sans vouloir se montrer comme un modèle. On ne ment pas à son journal.
A la différence de Woolf ou de Nin, MacLane affirme de ne pas écrire un journal, mais un
Portrait. « C’est ma vie intérieure décrite dans toute sa nudité. Je fais de mon mieux pour tout montrer – pour révéler chaque insignifiante vanité et faiblesse, chaque étape de mes sentiments, chaque désir. C’est une entreprise remarquablement difficile, selon moi de sonder mon âme au plus profond d’exposer ses nuances et ses ombres. »
Dans « Que le diable m’emporte » (Éditions du Sous-Sol), elle interroge son âme, son étrangeté et fait de sa singularité sa marque de fabrique. Pendant quelques mois, à l’âge de 19 ans, MacLane va décrire ses pensées et sa recherche acharnée du Bonheur, qu’elle écrit souvent avec une majuscule. Ce portrait est une analyse de sa propre personne.
Si Mary MacLane est née au Canada en 1881, elle passe la majeure partie de sa vie à Butte, dans le Montana aux Etats-Unis. C’est une génie et elle le sait. « Que le diable m’emporte » est sa première publication et devient un best seller : plus de 100,000 exemplaires sont vendus le premier mois après sa publication. Ses contemporaines admirent sa franchise et son écriture brute. Je loue son impénitence. Dans une société puritaine, elle affirme haut et fort : « Je me trouve à ce stade de la féminité : j’ai dix-neuf ans, je suis un génie, une voleuse, une menteuse – moralement une vagabonde, plus ou moins insensée, et une philosophe de l’école itinérante. Je sais bien que cette combinaison n’autorise pas le bonheur. Du moins fournit-elle une occupation à mon esprit versatile, qui ne cesse de se demander quelles surprises le Diable lui réserve. » Ce document est un témoignage d’analyse. Alors qu’elle décrit la manière dont elle a développé l’art de « Manger », elle dit « je l’ai acquis au moyen de l’auto-examen, de l’analyse – analyse – analyse. Mon génie est vraiment analytique. Il me permet d’endurer – et aussi de ressentir amèrement – le lourd, si lourd fardeau de l’existence. »

L’héroïne de la singularité.
On demande aux femmes d’être des modèles de vertu (sans être des figures emblématiques) ou des héroïnes transgressives qui sauvent le monde (dans la mesure du raisonnable). C’était le cas dans les Etats-Unis du début du XXème siècle, c’est encore le cas aujourd’hui. Mary MacLane n’est ni l’une ni l’autre. « Je ne suis pas une fille. Je suis une femme, une femme unique en mon genre. J’avais douze ans quand j’ai commencé à être une femme, enfin je dirais plutôt un génie ». Ce n’est pas une héroïne non plus. Une héroïne est censée être belle, elle est censée marcher en ondulant, elle doit tomber systématiquement amoureuse d’un homme, « toujours d’un homme ». Mary MacLane n’est pas tout cela, son « sourire ne hante personne ». Elle écrit être loin d’être parfaite et ne pas avoir à s’en excuser. Elle brille par sa singularité.
Sa quête du Bonheur
C’est le pacte qu’elle fait avec le Diable. Elle veut connaître le Bonheur, le vrai. « [Le] Bonheur rouge, si rouge, du soleil couchant ! ».
Tout le monde recherche le bonheur, me direz-vous. Mais pas forcément le même vous répondrait MacLane. « Il y a le bonheur que procurent des pieds fraîchement lavés, par exemple, et une paire de chaussettes propres qu’on vient d’enfiler, particulièrement après une marche dans la campagne. […] Il y a le bonheur tranquille que j’ai ressenti, en de rares occasions, en présence de mon unique amie – qui convient très bien aux gens dotés d’un tempérament paisible. Leurs désirs ne les entraînent pas plus loin. Ils ne seraient pas capables d’apprécier un bonheur plus profond.
Et puis il y a le bonheur qui survient avec la ligne rouge du ciel. La pensée de cet indescriptible Bonheur fou a quelque chose de terrible. quelle expérience inouïe, pour un être humain, d’être heureux – du Bonheur rouge, si rouge, du soleil couchant ! »
Ce Bonheur semble être le point culminant de sa quête, sans toutefois montrer qu’elle a réellement envie de l’atteindre. « Ca ressemble à un orage terrifiant, l’été avec la pluie et le vent qui transforment des rivières paisibles en torrents déchaînés, et ploient les arbres immenses
jusqu’au sol – plongeant la terre verdoyante dans des convulsions délicieusement douloureuses. »