« Oh la la, tu t’es excusée comme une meuf! ». C’était il y a quelques semaines, une activiste me réprimandait car j’avais commencé un discours en disant que je n’avais rien préparé et que j’en étais désolée. C’était pourtant vrai, je n’avais rien préparé. On m’avait dit que l’on me poserait des questions sur le mouvement pour l’égalité salariale des Glorieuses et que j’aurai juste à y répondre. À mon arrivée, j’ai réalisé qu’on attendait de moi un discours. Je commençais donc mon improvisation en m’excusant auprès des participant·e·s. L’activiste avait évidemment raison, je me suis excusée comme une meuf.

« S’excuser comme une meuf » donc.

Les femmes s’excuseraient constamment – ou en tout cas plus que les hommes. Les femmes s’excuseraient alors qu’elles ne sont pas en tord. Car elles n’auraient pas assez confiance en elles. Car elles auraient de plus grandes valeurs morales. Les magazines féminins portés sur l’empowerement nous assènent ainsi d’arrêter de nous excuser au milieu d’une myriade de conseils pour réussir dans un monde d’hommes (et devant la quantité d’articles sur la question, je me demande sincèrement si s’excuser n’a pas causé à un moment donné de l’Histoire une guerre nucléaire).

Aurais-je dû ne pas m’excuser ? Aurais-je dû faire cette improvisation comme s’il était normal de ne pas préparer une intervention ? C’est tout le propos : je ne pense pas. J’aurais dû préparer cette intervention : cela aurait été correct vis-à-vis des autres intervenant·e·s et des participant·e·s.

Pourquoi demande-t-on (et quand je dis « on », c’est vraiment tout le monde, les misogynes, les féministes, les humanistes, les oncles qui pensent que les féministes montrent trop leurs seins et les tantes qui pensent qu’elles ne les montrent pas assez) aux femmes d’adopter un comportement plus masculin pour atteindre une neutralité ? Car la norme est masculine.

C’est donc aux femmes de s’adapter. Nous vivons dans une société pensée par et pour les hommes. Tous les éléments qui nous entourent le rappellent : les règles qui nous entourent, les symboles, les valeurs, jusque dans la devise nationale, « liberté, égalité, fraternité », gravée sur tous les frontons de nos bâtiments publics.

C’est ce que la comédienne australienne Hannah Gadsby a dénoncé lors du diner annuel « Women in Entertainment » de Hollywood Reporter. L’autrice du génial Nanette, a choisi cette opportunité pour parler des hommes bien. Les applaudissements fusent dans la salle. Leurs autrices et auteurs ne vont pas tarder à le regretter. « Je trouve que c’est très énervant, les hommes bien qui parlent des hommes mauvais. ». Le ton est donné.

« Mon problème est que selon les « Jimmys » [nom générique pour désigner les hommes ‘bien’ qui parlent de féminisme pendant les heures de grande écoute à la télévision], il existe deux type d’hommes mauvais : le type Weinstein/Bill Cosby [qu’on ne présente plus] qui sont tellement horribles qui sont probablement d’une espèce différente des ‘Jimmys’ et il y a ensuite les ADJ, les « Amis De Jimmy ». Ces derniers sont apparemment des hommes bien qui ont juste mal lu les règles. »

Lorsque la norme est définie par les hommes, comme c’est le cas aujourd’hui, les femmes ne peuvent pas légitimement affirmer ce qui est bien ou mauvais, pour reprendre le langage moral choisi par Gadsby. « Ce que je trouve problématique c’est que lorsque les hommes bien parlent des hommes mauvais, ils oublient toujours la limite. ‘Je suis un homme bien, voici la limite, de l’autre côté se trouvent tous les hommes mauvais’. Les Jimmys et les hommes bien ne veulent pas qu’on parle de ces limites mais nous devons vraiment en parler, de ces limites. »

En effet, la société patriarcale implique que c’est aux hommes de convenir d’une limite. Tout le problème est là : cette limite peut donc changer n’importe quand. « Les hommes vont définir une limite en fonction des occasions, une limite lorsqu’ils sont dans les vestiaires, une limite lorsque leurs femmes, mères, soeurs, filles sont là, une autre limite lorsque qu’ils sont ivres et qu’ils sont avec leurs fraternités, une limite lorsqu’il y a accord de confidentialité, une autre pour les amis et une autre pour les ennemis. »

« Vous savez pourquoi nous devons parler de la limite entre les hommes bien et les hommes mauvais ? Parce que ce sont uniquement les hommes bien qui peuvent déterminer cette limite. Et devinez quoi ? Tous les hommes pensent sincèrement que ce sont des hommes bien. Devinez ce qui se passe lorsqu’il n’y a que les hommes bien qui peuvent déterminer cette limite ? Ce monde. Un monde rempli d’hommes bien qui font de très mauvaises choses et qui continuent néanmoins de croire sincèrement que ce sont des hommes bien, parce qu’ils n’ont pas franchi la limite. Parce qu’ils bougent cette limite lorsqu’ils en ont besoin. Les femmes devraient contrôler cette limite. »

Que ce soit pour définir les actions des hommes vis-à-vis des femmes, les comportements des femmes elles-mêmes ou même les discriminations dont les femmes font l’objet (vous ne m’entendrez plus parler des « femmes qui gagnent moins que les hommes » mais bien des « hommes qui gagnent plus que les femmes pour un même travail et avec les mêmes expériences et dont la raison m’échappe complètement), de nouvelles normes sont à définir, par les personnes qui subissent les conséquences. Pas par les personnes qui en sont les causes. Pour cela, chaque norme est à questionner et à redéfinir.

« Maintenant, reprenez tout ce que j’ai dit jusqu’à présent en remplaçant ‘hommes’ par « Blancs ». Si vous êtes une femme blanche vous n’avez aucune légitimité à mettre une limite entre les Blancs bien et les Blancs mauvais. Je vous encourage également à remplacer ‘hommes’ par ‘hétéro’ ou ‘cis’ ou ‘valide’ ou ‘neurotypique’, etc. Tout le monde pense qu’il ou elle est une bonne personne et nous devons toutes et tous penser que nous sommes des personnes bien, c’est normal, cela fait partie de la condition humaine. Mais si vous devez penser qu’une autre personne est mauvais·e pour affirmer que vous êtes bon·ne, vous créez une limite dangereuse ».

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