L’autrice féministe Mona Eltahawy a un message pour les femmes blanches américaines qui soutiennent les manifestations féministes contre le régime islamiste en Iran sans se préoccuper du fondamentalisme religieux qui empêche d’avorter dans leur propre pays.

“Vous encouragez les femmes dont vous êtes reconnaissantes de ne pas partager le sort là-bas”, elle écrit dans une tribune récente, “et vous n’avez aucun problème à pointer du doigt le patriarcat en Iran sans être capables de terminer votre phrase en demandant ‘Et mon patriarcat à moi, ici ?’ ”

Eltahawy ne dit pas que les femmes aux Etats-Unis sont oppressées de la même manière que les femmes en Iran. Mais elle met les féministes partout au défi de se poser les questions difficiles sur nos circonstances à nous, peu importe où l’on vit, en même temps que l’on soutient les femmes en Iran dans leur propre combat. Elle souligne la tendance de certaines femmes à fétichiser les luttes de femmes musulmanes sans vraiment faire état du sexisme endémique qui continue sous leur nez:

Le patriarcat suprémaciste blanc a tellement réussi à vous convaincre que vous aviez de la chance de vivre aux États-Unis et pas en Arabie saoudite ou en Iran que beaucoup d’entre vous n’ont pas fait attention à la théocratie que la suprématie blanche construisait ici, chez nous.

Et alors, quid de nos patriarcats à nous ? On vit tous·te·s sous un patriarcat. Comme me le rappelait Eliza Anyangwe dans une conversation récente, il n’y a aucun pays sur cette planète dans lequel les femmes sont égales aux hommes. Nous ne sommes libres nulle part. C’est mon travail de mettre en lumière ce fait indéniable dans cette newsletter chaque lundi, et pourtant il m’arrive de l’oublier. C’est omniprésent, comme l’air que l’on respire, mais le propre de la respiration c’est qu’il est extrêmement facile d’oublier qu’on le fait.

Je me propose donc d’ouvrir le bal, avec mes propres patriarcats. Je suis britannique et australienne. J’habite en France. Pour ne citer que quelques exemples de chacun de mes patriarcats : dans l’un d’eux, des réfugiées enceintes sont menacées de déportation au Rwanda. Sous un autre, les femmes autochtones ont 12 fois plus de chance qu’on les assassine que la moyenne nationale. Dans le patriarcat dans lequel j’habite actuellement, les femmes et les filles qui portent le voile musulman n’ont pas le droit de participer pleinement à la vie en société.

C’est ce dernier point qui semble présenter le plus de problèmes quand il s’agit de soutenir les femmes iraniennes depuis la France. Il devrait être relativement simple de soutenir que les femmes devraient avoir le droit de porter ce qu’elles veulent, partout dans le monde. Elles ne devraient pas être forcées à porter un hijab à Téhéran, et la loi ne devrait pas leur interdire d’en porter un à Paris. Mais cette logique semble échapper aux personnes qui ne soutiennent les femmes iraniennes que parce que c’est un voile qu’elles brûlent, sans se poser la question de la liberté de choix fondamentale qu’elles demandent. (Encore une fois, la comparaison avec l’avortement vient à l’esprit: si vous n’êtes pas d’accord, n’avortez pas, mais laissez les autres faire ce qu’elles veulent.)

Les “expert·e·s” hors de France ne facilitent pas le débat en soutenant que le hijab est “interdit” ici. C’est faux : le burqa et le niqab, qui couvrent le visage, sont interdits; le hijab ne l’est pas. Mais ce n’est pas parce que tous les voiles ne sont pas interdits en toutes circonstances que les restrictions imposées aux femmes et aux filles à l’école, sur les terrains de sport ou dans la fonction publique sont acceptables. Et ce n’est pas parce que les femmes ont plus de libertés dans une France démocratique qu’en Iran, un pays autoritaire, que nous ne pouvons pas nous battre pour la liberté entière de toutes, partout.

Notre travail de déconstruction, en tant que féministes, nous demande de connaître nos propres patriarcats, et de les remettre en question. Il nous demande aussi d’être solidaires avec les femmes qui luttent contre leurs patriarcats ailleurs. Tout cela en étant conscient·e·s que nous nous battons tous·te·s contre le même système: un système dans lequel les femmes et les minorités de genre valent moins que les hommes, et méritent moins de choix.

Notre devoir est d’appuyer les femmes iraniennes sans les instrumentaliser pour nos propres luttes, et sans oublier le travail que nous avons à faire à la maison.

On dit adieu à la première diplomatie féministe du monde

Le nouveau gouvernement suédois, de droite, a éliminé la politique extérieure féministe du pays, quelques heures seulement après son arrivée au pouvoir. La stratégie dont la Suède s’était faite pionnière en 2014 avait ensuite été émulée notamment par le Mexique, le Canada, la France et l’Espagne.

Mais le nouveau ministre des affaires étrangères, Tobias Billström, a annoncé l’enterrement du projet. « L’égalité des genres est une valeur fondamentale en Suède et aussi une valeur fondamentale pour ce gouvernement », il a soutenu dans une interview. « Mais nous n’allons pas employer l’expression ‘politique étrangère féministe’ parce que les étiquettes ont une fâcheuse tendance à l’emporter sur le fond », il a ajouté, à priori un peu confus sur la fonction même d’une étiquette. Depuis, les fonctionnaires s’attellent à supprimer ces fâcheuses étiquettes, en supprimant une par une les mentions de la stratégie féministe de ses sites internet.

Le concept même d’une diplomatie féministe a fait l’objet de critiques pertinentes, tout particulièrement celle de la Suède. Rafia Zakaria, autrice de Against White Feminism [Contre le féminisme blanc], affirme que la diplomatie féministe peut être problématique quand elle “se centre sur les intérêts nationalistes et sécuritaires des femmes blanches et ainsi promeut d’une manière ou d’une autre un féminisme pour le monde entier”. Il n’y a en effet rien de féministe dans une politique étrangère qui comprend la vente aux Emirats arabes Unis d’armes qui seront ensuite lâchées sur des civils, y compris des femmes et des enfants, au Yémen.

Ceci étant dit, il est possible d’émettre certains doutes sur la critique de l’utilisation du mot “féministe” quand elle vient d’un gouvernement qui est arrivé au pouvoir grâce une alliance avec l’extrême droite. Dans un monde où des pays comme les États-Unis font ouvertement pression pour retirer des mots comme “santé sexuelle et reproductive” des traités internationaux, il serait préférable d’exiger davantage des politiques étrangères féministes que nous avons déjà au lieu de les supprimer entièrement.

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La COP27? Plutôt lancer de la soupe à la tomate
dans un musée

Avec une politique extérieure féministe, un·e dirigeant·e se rendrait-elle à la conférence climatique qui a débuté hier dans la station balnéaire égyptienne de Charm El-Cheikh? (Il faut noter qu’en plus d’avoir abandonné sa diplomatie féministe, le nouveau gouvernement suédois a aussi abandonné son ministère de l’environnement.)

Le régime égyptien d’Abdel Fattah al-Sisi est responsable de torture massive. Il emprisonne également les jeunes femmes qui ont commis le crime de danser sur TikTok. L’écrivaine et militante Naomi Klein a justement décrit la décision d’organiser l’évènement mondial sur le climat en Egypte comme du “greenwashing d’un état policier”. Un pays dans lequel les activistes, journalistes et chercheur·euse·s ne peuvent pas publier d’information sur l’environnement.

Pourtant, 500 personnalités publiques ont signé une lettre ouverte qui tentait gentiment de persuader le gouvernement égyptien de donner aux femmes un plus grand rôle dans les pourparlers :

Nous célébrons les mesures positives prises par l’Égypte tout en demandant au président de la COP27 S.E. Shoukry de nommer et mettre en valeur les femmes ministres de son équipe de manière plus transparente et visible.

Il est crucial de souligner que les femmes – particulièrement celles du Monde Majoritaire (autrefois appelé le tiers-monde) – souffrent de manière disproportionnée des effets du changement climatique. Pourtant, nous devons nous poser la question de l’utilité d’appeler à une plus grande participation des femmes à un événement qui, du point de vue des droits humains, ne devrait pas avoir lieu. Suggérer que l’un des régimes les plus répressifs au monde devrait embaucher des femmes pour participer au greenwashing de sa réputation sanglante montre les limites du féminisme de représentation tout en le poussant à son extrême le plus brutal.

Plutôt que de demander au régime brutal égyptien de “nommer et mettre en valeur” des femmes dans son gouvernement, et si on lui demandait de nommer les 60 000 prisonnier·e·s politiques actuellement détenu·e·s dans ses prisons?

Alors que nous nous préparons à des semaines de négociations interminables et que les pays continuent d’éviter des actions écologiques à la hauteur de la catastrophe en cours, je tendrai plutôt l’oreille aux jeunes militant·e·s comme Scarlett Westbrook, que j’ai eu le plaisir d’interviewer le mois dernier, sur le meilleur moyen de sauver la planète sans oublier les droits humains. 

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