Au départ, c’était une insulte. Un certain Mitch McConnell, le chef de la majorité du Sénat américain, essayait de faire taire Elizabeth Warren, sénatrice démocrate. “Elle a été avertie, on lui a donné une explication. Malgré tout, elle s’est obstinée.”  Cette dernière tentait d’empêcher la nomination de Jeff Sessions – fervent opposant à l’IVG, ayant un passif de fraude électorale et de multiples déclarations racistes – comme procureur général des Etats-Unis. C’était il y a un peu plus d’un an, le 7 février 2017. La formule sonne de moins en moins comme une insulte. De plus en plus comme un cri de ralliement.

Imaginons nos filles, nos petites-filles, nos arrières-petites-filles se réveiller dans un monde où elles n’ont pas peur. Pas peur de marcher dans la rue, pas peur de poursuivre leurs rêves, pas peur de porter ce que bon leur semble. Pas peur. Elles sont même fières. Fières de courir comme des filles, de vivre comme des filles, fières d’être des filles. Elles sont comme nous, ou presque. Car malgré tout, elle s’est obstinée.

Les utopies féministes ont cette même caractéristique, elles prônent un séparatisme des sexes comme condition sine qua non de l’avènement de la liberté des femmes. Elles laissent penser, à l’instar du roman de Charlotte Perkins Gilman, Herland, que l’altérité est impossible. Pourquoi ? Une des réponses est que l’autre fait systématiquement référence à un groupe discriminé. « Le rapport des deux sexes n’est pas celui de deux électricités, de deux pôles » rappelait Simone de Beauvoir dans La femme indépendante, « l’homme représente à la fois le positif et le neutre au point qu’on dit en français « les hommes » pour désigner les êtres humains, le sens singulier du mot ‘vir’ s’étant assimilé au sens général du mot ‘homo’ ». Qu’en est-il donc de « l’autre » ? « La femme apparaît comme le négatif si bien que toute détermination lui est imputée comme limitation, sans réciprocité ». Pourquoi est-ce si frustrant d’être « l’autre » ? Car « il est entendu que le fait d’être un homme n’est pas une singularité : un homme est dans son droit en étant homme, c’est la femme qui est dans tort ». Malgré tout, elle s’est obstinée.

« L’autre » est défini par la place que la personne occupe dans la société. Par exemple, dans La femme mystifiée, Betty Friedan rendait compte d’une enquête très évocatrice. Lors d’une réunion d’anciens élèves d’une université, les femmes se présentaient en citant leur rôle dans la sphère privée (« je suis la femme de l’avocat… » ; « je suis la mère des trois plus beaux enfants au monde », etc. Les hommes, eux, mettaient en avant les distinctions et les signes de légitimité des succès professionnels. Oui, l’enquête date des années 60. Il n’empêche. Ce que démontre Betty Friedan et qui est toujours d’actualité est que « l’autre » se définit en fonction du rôle qu’on lui attribue dans la société. Encore aujourd’hui, une femme qui ne mentionne pas le nombre d’enfants qu’elle a (lorsqu’elle en a) pourrait être perçue comme un monstre sans coeur. (On pourrait souligner « monstre » trois fois). Malgré tout, elle s’est obstinée.

En prenant la parole, en faisant entendre son avis, en imaginant le monde dans lequel elle voulait vivre, en mettant en lumière les normes doubles, en créant un idéal de liberté, chacune à leur manière, elles se sont obstinées. Dans chacun de ces combats, il y a la promesse d’une relation à l’autre sans bras de fer, sans animosité. Car un des idéaux féministes à atteindre est la réussite de l’altérité. Une altérité où chacun·e est « l’autre », où la singularité devient une norme. « Nous menons encore et toujours les mêmes batailles, elles ne sont jamais gagnées une fois pour toutes, mais en luttant ensemble, en communauté, nous apprenons à entrevoir de nouvelles possibilités qui autrement, n’auraient jamais été visibles à nos yeux. En même temps nous étendons et élargissons notre conception de la liberté. » La liberté de l’un·e, rappelle Angela Davis (Sur la liberté, petite anthologie de l’émancipation), ne peut exister sans la liberté de l’autre.

Malgré tout, elle s’est obstinée.

Elle, c’est vous.

Crédits photo : Oladimeji Odunsi

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