Ces dernières semaines ont été d’une violence à peine descriptible. Pour les professeur.e.s, pour les femmes qui portent le voile, pour les militantes, pour nous tous et toutes qui suivons l’actualité avec un sentiment d’être complètement démuni.e.s quand ce n’est pas d’être inutil.e.s.
Je sais qu’une des valeurs de cette newsletter est d’insuffler de l’optimisme là où l’avenir paraît bien sombre. Je pense d’ailleurs que cela fait partie des valeurs des mouvements féministes d’aujourd’hui et d’hier. Une valeur qui pourrait se résumer par « Oui, c’est le bordel mais ça ira mieux, promis ». Une forme de déclaration à dessein performative.
Mais la réalité est parfois différente de nos discours. L’écrivaine Vivian Gornick écrit à ce propos « Entre la rhétorique virulente et les exigences de la réalité, demeurait un vaste territoire de convictions inexplorées. Nous sommes donc devenues, pour bon nombre d’entre nous, des incarnations vivantes de l’écart entre la théorie et la pratique, le fossé qui subsistait entre ce que nous déclarions ressentir et le pathétique que nous ressentions se faisant chaque jour plus béant. » (Inépuisables, Les Rivages, 2020).
Cela ne veut pas dire que les discours sont faux, ni qu’ils sont empreints d’une « réalité alternative ». Tout est juste, tout est honnête. Cet écart entre les discours et la réalité que nous vivons est le résultat de l’amplitude effroyable entre nos aspirations et notre environnement. La difficulté de vivre avec un état d’esprit qui semble être en contradiction quasi totale avec la société environnante. Il s’agit de cette même difficulté qui est décrite par Gornick juste après. « Mes propres contradictions me tourmentaient, et des comportements auxquels je n’avais jusque-là pas prêté attention m’apparaissaient tout à coup monstrueux. J’avais toujours cru être une personne normale, correcte, qui avait “bon caractère”. Et là, je ne me reconnaissais plus. J’étais tranchante et conflictuelle dans la discussion ; lasse, voire absente dès qu’il était question de sujets familiaux, dotée, dans le travail, d’un amour-propre qui tournait presque à la faute. »
Collage par moi-même à partir d’une photo de Vlasta Delimar (2001).
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Les Glorieuses
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Se conformer un peu davantage, le temps d’une pause même parfois, n’est pas la seule conséquence possible. Parfois, souvent (jouons la carte de la transparence jusqu’au bout), nous ne disons pas tout. « Je dépense tellement d’énergie à m’asphyxier, à dire que c’est un choix moral. Je passe mon temps à faufiler sur des radars de contrôle et à attendre des raclées chaque fois que j’ouvre ma bouche quand les vraies raclées je suis celle qui me les administre parce que les flics les plus efficaces sont désormais ceux qui sont passés dans ma tête et j’en viens à surveiller mes moindres propos. » C’est Virginie Despentes qui faisait part de cette vérité il y a quelques jours au Centre Pompidou.
Nous sommes imperméables à rien de ce qui nous entoure. L’actualité, les propos haineux qui sortent de la bouche de ceux qu’on nous a appris à admirer, cette pandémie qui impose à 20 millions de personnes un couvre-feu quotidien. Nous ne sommes pas non plus imperméables aux discours porteurs, révolutionnaires, utopistes. Comment faire pour allier la lutte (personnelle, collective, globale) pour une société que nous pensons meilleure et vivre (un peu) en harmonie avec ce qui nous entoure ? Est-ce seulement possible ?
L’autocensure n’est pas la seule solution. On doit accepter de ne pas être toujours en accord, toujours en désaccord, de ne pas avoir d’avis et de ne servir à rien. « Une révolution dans laquelle on ne met ni rêve ni joie, alors il ne reste que la destruction, la discipline et la justice et si on dit révolution, il faudra dire douceur, c’est-à-dire commencer par accepter d’être du côté d’une stratégie non productive, non efficace, non spectaculaire et que seule la ferveur permet d’embraser. Seule la conviction que nous n’avons besoin ni d’avoir raison, ni de donner tort pour donner corps collectif à autre chose que ce qui existe déjà et la chose qui compterait le plus ne serait plus d’accumuler le maximum de likes pour le jour du Jugement dernier mais de commencer à ressentir que nous sommes en position de force. »
Comment faire pour être sereine ? Il y a l’espoir donc. Cet espoir conforté par Despentes qui nous dit que nous avons déjà gagné. « Même si nous occupons moins de surface spectaculaire, nous sommes en position de force. Car nous faisons déjà l’expérience de vie différente dans des corps différents qui ne nous font plus honte. Nous modifions nos vies, nous modifions les discours, nous modifions l’espace de notre seule présence et c’est la joie que nous en tirons qui fait de nous des corps collectifs révolutionnaires. »
Oui, cette société n’a pas de sens avec notre réalité déconstruite. Et les propos de ceux et celles à qui on donne constamment le droit et le temps de déclarer qu’on ne peut plus rien dire non plus. Ce n’est eux que nous devons écouter, ce sont les poètes. Pour reprendre les propos de l’écrivain James Baldwin « Les poètes (et par là je veux dire les artistes) sont finalement les seuls à connaître la vérité sur nous. Pas les soldats. Pas les hommes d’État. Pas les prêtres. Pas les dirigeants syndicaux non plus. Seul.e.s. les poètes. » Avoir réussi à changer nos modes de pensée, notre façon de vivre ou nos écrits est une réussite. Concilier ces changements avec la pagaille qui nous entoure est un combat de tous les jours. Mais c’est un combat que nous avons déjà gagné.