|
21 octobre 2020 Si on vous a transféré cet email, vous pouvez vous inscrire – gratuitement – ici et nous contacter à [email protected]. Ces dernières semaines ont été d’une violence à peine descriptible. Pour les professeur.e.s, pour les femmes qui portent le voile, pour les militantes, pour nous tous et toutes qui suivons l’actualité avec un sentiment d’être complètement démuni.e.s quand ce n’est pas d’être inutil.e.s. Je sais qu’une des valeurs de cette newsletter est d’insuffler de l’optimisme là où l’avenir paraît bien sombre. Je pense d’ailleurs que cela fait partie des valeurs des mouvements féministes d’aujourd’hui et d’hier. Une valeur qui pourrait se résumer par « Oui, c’est le bordel mais ça ira mieux, promis ». Une forme de déclaration à dessein performative. Mais la réalité est parfois différente de nos discours. L’écrivaine Vivian Gornick écrit à ce propos « Entre la rhétorique virulente et les exigences de la réalité, demeurait un vaste territoire de convictions inexplorées. Nous sommes donc devenues, pour bon nombre d’entre nous, des incarnations vivantes de l’écart entre la théorie et la pratique, le fossé qui subsistait entre ce que nous déclarions ressentir et le pathétique que nous ressentions se faisant chaque jour plus béant. » (Inépuisables, Les Rivages, 2020). Cela ne veut pas dire que les discours sont faux, ni qu’ils sont empreints d’une « réalité alternative ». Tout est juste, tout est honnête. Cet écart entre les discours et la réalité que nous vivons est le résultat de l’amplitude effroyable entre nos aspirations et notre environnement. La difficulté de vivre avec un état d’esprit qui semble être en contradiction quasi totale avec la société environnante. Il s’agit de cette même difficulté qui est décrite par Gornick juste après. « Mes propres contradictions me tourmentaient, et des comportements auxquels je n’avais jusque-là pas prêté attention m’apparaissaient tout à coup monstrueux. J’avais toujours cru être une personne normale, correcte, qui avait “bon caractère”. Et là, je ne me reconnaissais plus. J’étais tranchante et conflictuelle dans la discussion ; lasse, voire absente dès qu’il était question de sujets familiaux, dotée, dans le travail, d’un amour-propre qui tournait presque à la faute. » Collage par moi-même à partir d’une photo de Vlasta Delimar (2001). Se conformer un peu davantage, le temps d’une pause même parfois, n’est pas la seule conséquence possible. Parfois, souvent (jouons la carte de la transparence jusqu’au bout), nous ne disons pas tout. « Je dépense tellement d’énergie à m’asphyxier, à dire que c’est un choix moral. Je passe mon temps à faufiler sur des radars de contrôle et à attendre des raclées chaque fois que j’ouvre ma bouche quand les vraies raclées je suis celle qui me les administre parce que les flics les plus efficaces sont désormais ceux qui sont passés dans ma tête et j’en viens à surveiller mes moindres propos. » C’est Virginie Despentes qui faisait part de cette vérité il y a quelques jours au Centre Pompidou. Nous sommes imperméables à rien de ce qui nous entoure. L’actualité, les propos haineux qui sortent de la bouche de ceux qu’on nous a appris à admirer, cette pandémie qui impose à 20 millions de personnes un couvre-feu quotidien. Nous ne sommes pas non plus imperméables aux discours porteurs, révolutionnaires, utopistes. Comment faire pour allier la lutte (personnelle, collective, globale) pour une société que nous pensons meilleure et vivre (un peu) en harmonie avec ce qui nous entoure ? Est-ce seulement possible ? L’autocensure n’est pas la seule solution. On doit accepter de ne pas être toujours en accord, toujours en désaccord, de ne pas avoir d’avis et de ne servir à rien. « Une révolution dans laquelle on ne met ni rêve ni joie, alors il ne reste que la destruction, la discipline et la justice et si on dit révolution, il faudra dire douceur, c’est-à-dire commencer par accepter d’être du côté d’une stratégie non productive, non efficace, non spectaculaire et que seule la ferveur permet d’embraser. Seule la conviction que nous n’avons besoin ni d’avoir raison, ni de donner tort pour donner corps collectif à autre chose que ce qui existe déjà et la chose qui compterait le plus ne serait plus d’accumuler le maximum de likes pour le jour du Jugement dernier mais de commencer à ressentir que nous sommes en position de force. » Comment faire pour être sereine ? Il y a l’espoir donc. Cet espoir conforté par Despentes qui nous dit que nous avons déjà gagné. « Même si nous occupons moins de surface spectaculaire, nous sommes en position de force. Car nous faisons déjà l’expérience de vie différente dans des corps différents qui ne nous font plus honte. Nous modifions nos vies, nous modifions les discours, nous modifions l’espace de notre seule présence et c’est la joie que nous en tirons qui fait de nous des corps collectifs révolutionnaires. » Oui, cette société n’a pas de sens avec notre réalité déconstruite. Et les propos de ceux et celles à qui on donne constamment le droit et le temps de déclarer qu’on ne peut plus rien dire non plus. Ce n’est eux que nous devons écouter, ce sont les poètes. Pour reprendre les propos de l’écrivain James Baldwin « Les poètes (et par là je veux dire les artistes) sont finalement les seuls à connaître la vérité sur nous. Pas les soldats. Pas les hommes d’État. Pas les prêtres. Pas les dirigeants syndicaux non plus. Seul.e.s. les poètes. » Avoir réussi à changer nos modes de pensée, notre façon de vivre ou nos écrits est une réussite. Concilier ces changements avec la pagaille qui nous entoure est un combat de tous les jours. Mais c’est un combat que nous avons déjà gagné. ![]() La revue de presse //Information partenaire// L’errance médicale avant un diagnostic d’endométriose est d’environ 10 ans… de quoi se tirer les cheveux. Le podcast Endométriose mon amour explore les émotions qui traversent les femmes atteintes de cette maladie (environ une sur dix en France!). « L’algorithme d’Instagram favorise les Blancs, les minces, les personnes cis-genre et censure les autres. » C’est l’expérience de l’humoriste australienne Celeste Barber qui caricature les photos de top models qui ruissellent de mâle gaze sur le réseau social. L’article du Guardian donne aussi des conseils : suivre davantage de personnes issues de communautés marginalisées, ce qui permettra d’avoir plus de poids face à un Instagram qui n’en a que faire des recommandations des activistes. Jacinda Ardern a été réélue Première ministre de la Nouvelle-Zélande. Parmi ses victoires on peut compter une gestion de la crise du coronavirus louée à l’international ou encore une réponse admirée après l’attentat terroriste qui a touché deux mosquées en 2019. « L’une des principales raisons pour lesquelles notre politique n’est pas aussi extrêmement polarisée est que nous n’avons plus de presse appartenant à Murdoch en Nouvelle-Zélande et qu’elle n’a jamais pris pied. » À méditer CNews, Marianne & co. Toujours sur le Guardian. « Le backlash, c’est nous », je vous invite à lire ce texte très puissant et juste de Lauren Bastide sur son Instagram. « Les femmes passent du pouvoir de procréer au devoir de ne plus le faire. Richard Berry, qui a eu un enfant à 64 ans, n’est jamais questionné sur ce choix, contrairement à Monica Bellucci, qui a été mère à 45 ans » Les grossesses tardives sont associées, souvent, à de l’égoïsme… C’est une des nombreuses conséquences de la ménopause pour les femmes en France. Le Nieman Reports relève que le traitement journalistique des avortements est essentiellement politique alors qu’il pourrait également être traité comme un thème sanitaire. Pour celles et ceux concerné.e.s par le couvre-feu, il y a un très beau film d’amour disponible sur Arte toute la semaine, Take This Waltz, d’une de mes réalisatrices préférées, Sarah Polley. Pour rendre le couvre-feu moins déprimant, plusieurs d’entre vous m’ont demandé des conseils lecture. Voici donc quelques classiques que j’ai adorés. Si vous en voulez d’autres, dites-moi. N’importe quel livre de Nora Ephron, J’ai un problème avec mon cou ! : Et autres considérations sur la vie de femme par exemple. Les deux premiers livres de la trilogie autobiographique de Deborah Levy, Ce que je ne veux pas savoir et Le Coût de la vie ; Sheila Levine est morte et vit à New York de Gail Parent ; La Cloche de détresse de Sylvia Plath ; Le Complexe d’Icare d’Erica Jong. Et Je sais pourquoi chante l’oiseau en cage de Maya Angelou. |




