“La bonne nouvelle ? C’est que que nous n’avons reçu aucune plainte” – Comment les femmes yéménites ont gagné le droit de voyager sans la permission d’un homme

par Abdullah Ali

Manal Al-Shar’oubi n’était plus qu’à un pas de réaliser son rêve de commencer un Master en droit à l’étranger. Ayant obtenu une bourse pour étudier au Canada, elle était pleine d’espoir lorsqu’elle s’est rendue au bureau de l’immigration de Taiz, dans le sud-ouest du Yémen, pour demander un passeport.

Mais les espoirs de la jeune femme de 28 ans ont été anéantis : on lui a dit que la demande de passeport d’une femme est incomplète sans la présence d’un tuteur masculin. Al-Shar’oubi’ a été élevée par une mère divorcée et, par dépit, son père a refusé de l’accompagner pour donner son accord pour qu’elle voyage.

Le cas d’Al-Shar’oubi, ainsi que celui de nombreuses autres femmes yéménites, a inspiré une campagne féministe visant à annuler les restrictions arbitraires de tutelle qui limitent depuis longtemps la capacité des femmes à voyager dans un pays qui a été classé parmi les pires endroits au monde pour les femmes.

Olfat al-Dubai, professeure de sociologie à l’université de Taiz, explique que la Constitution du Yémen stipule l’égalité entre tous et toutes, et qu’aucune loi ne donne aux hommes la tutelle sur les femmes. Mais les pratiques sociales discriminatoires prévalent souvent.

« Il est devenu habituel que les hommes soient avantagés par rapport aux femmes en raison de mentalités rigides, de traditions tribales et des éducations », explique al-Dubai, qui a cofondé l’organisation militante Mon Passeport sans Tutelle. Les femmes yéménites comme al-Shar’oubi sont « privées de leurs droits légitimes », dit-elle.

Collage illustration

Mythili Sampathkumar

Ces restrictions ont lieu alors que la guerre civile fait rage depuis huit ans. Cette guerre aggrave une situation déjà difficile pour les femmes yéménites. Les violations commises à l’encontre des femmes par les factions en conflit incluent la torture, les agressions sexuelles, les arrestations arbitraires et les contraintes de mobilité même à l’intérieur du pays, dans un contexte de violence domestique généralisée.

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En raison du conflit, de plus en plus de femmes doivent demander un passeport pour pouvoir quitter le pays afin de recevoir des traitements pour des blessures induites par la guerre ou pour diverses maladies. D’autres femmes et filles doivent partir pour échapper aux combats.

« Cela fait près de deux décennies que l’autorité chargée des passeports applique ces restrictions sans fondement juridique », déclare Yaser al-Maliky, avocat et cofondateur de Mon Passeport Sans Tutelle avec al-Dubai. Les choses « n’ont fait que de se détériorer pendant les années de guerre », dit-il.

En août 2021, des activistes de l’association ont commencé à étudier les cas d’environ 80 femmes qui se sont vu refuser un passeport. À partir de là, les personnes impliquées ont organisé une série de conférences pour sensibiliser au problème et souligner que les droits constitutionnels des femmes étaient enfreints.

En février, l’organisation a organisé des manifestations devant l’autorité chargée des passeports à Taiz.

Ilustration

 « Un mouvement féministe pour mettre fin à la discrimination contre les femmes au sein de l’autorité des passeports du Yémen »
Mon Passeport sans Tutelle

Dalia Mohamed, une militante des droits des femmes de 27 ans qui s’est également vu refuser un passeport parce qu’elle n’avait pas de tuteur masculin, a déclaré avoir été harcelée par certains hommes et accusée de décadence pour avoir pris part à la campagne.

« Beaucoup d’hommes voient les femmes comme une source probable de corruption morale, oubliant le rôle que les femmes ont joué dans la paix sociétale tout au long de la guerre », rapporte Mohamed.

Al-Dubai indique qu’elle est devenue la cible de discours prononcés par des prêcheurs conservateurs dans les mosquées autour de Taiz, qui considéraient le mouvement comme une menace pour les principes religieux et un appel à la débauche des femmes.

Al-Maliky n’a pas non plus été épargné par ce qu’il décrit comme une « mentalité patriarcale » – il dit avoir été diffamé, harcelé et intimidé par les prêcheurs aux côtés des autres membres de la campagne. Mais cela ne les a pas découragés.

« Cela m’a fait prendre conscience de l’urgence d’aller de l’avant avec le changement sociétal », dit al-Dubai. « Réussir à faire évoluer le Yémen vers un État citoyen, d’ordre, de loi et de développement ne se fera pas sans une révolution sociale qui élimine toutes les formes de tyrannie sociale. »

Réussir à faire évoluer le Yémen vers un État citoyen, d’ordre, de loi et de développement ne se fera pas sans une révolution sociale

En février de cette année, des membres de la campagne ont rencontré le Premier ministre du Yémen, Maeen Abdulmalik Saeed, dans la ville portuaire d’Aden, au sud du pays. En réponse, le ministre de l’Intérieur a ordonné aux différentes autorités de réviser toutes les réglementations et d’éliminer tous les facteurs qui empêchent les femmes de se voir délivrer un passeport.

Rasheda al-Zaidi, coordinatrice de la campagne, affirme que cette victoire « ne soulage pas seulement les femmes de Taiz, mais aussi celles de Ma’rib et d’Aden et d’autres régions relevant du gouvernement reconnu par l’ONU ».

La campagne a, depuis, mis en place une ligne d’assistance téléphonique pour que les femmes puissent signaler les difficultés qu’elles rencontrent auprès de l’autorité chargée des passeports. La bonne nouvelle ? « Nous n’avons reçu aucune plainte », dit-elle.

Fin mars, al-Shar’oubi – la future étudiante en Master – a finalement demandé son passeport sans avoir besoin de l’autorisation d’un tuteur masculin. Bien qu’aujourd’hui elle ait perdu la bourse d’études, elle dit avoir bon espoir qu’avec cet obstacle éliminé, elle trouvera un autre moyen de réaliser ses rêves.

Cet article a été publié en collaboration avec Egab.

— Abdullah Ali est un journaliste yéménite indépendant qui travaille principalement sur les questions humanitaires pour la presse régionale et internationale.

— Mythili Sampathkumar est une journaliste indépendante basée à New York.

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