Shirley Goldfarb souhaitait devenir rabbine. Elle était alors professeure d’hébreu à New York et suivait des cours de théologie. « J’ai toujours cherché, cherché, toujours dans le noir, j’étais fofolle, une aveugle à New-York, quand j’ai commencé ma carrière » dit-elle à Michel Sicard dans un entretien à l’été 1979. Shirley Goldfarb choisira finalement la peinture, un peu par hasard. Un jour, un professeur qui lui avait un peu enseigné la peinture lui dit : « Vous avez du talent, pourquoi ne devenez-vous pas peintre? » Si elle a d’abord pensé que c’était une idée complètement dingue, elle se retrouvait néanmoins quelques années plus tard à ouvrir la porte d’une école de peinture, par « instinct ». On lui propose tout de suite de devenir modèle nue. « C’est comme ça que je suis entrée dans la peinture ». C’est d’ailleurs dans une de ces sessions qu’elle rencontre son mari, l’artiste Gregory Masurovsky.

L’artiste américaine déménage à Paris en 1954, à 29 ans. Elle est optimiste. « C’est ce qui me pousse à continuer, même dans cette période de monochromisme, je suis sûre que quelque chose va arriver après, j’ai cet optimisme absolument fou en moi. Je suis née optimiste et je pense quand je me lève le matin : ‘Aujourd’hui quelque chose de merveilleux doit arriver!’ ».

Peu de choses ont été écrites sur la vie de Shirley Goldfarb, née en 1925 et morte en 1980. On sait qu’elle avait un enfant. Qu’elle était peintre. Parfois écrivaine. Souvent poétesse. Qu’elle est morte d’un cancer. Qu’elle n’a jamais été très connue. Elle a peint beaucoup de monochromes, des petites tâches de couleur déposées au couteau à palette.

Nous savons presque tout de ses carnets, journaux intimes écrits sur la terrasse de cafés parisiens où elle rencontrait les intellectuel·l·es contemporain·e·s (Carnets-Montparnasse 1971-1980, Shirley Goldfarb) : David Hockney, Susan Sontag, Germaine Geer, Barthes…

« Observations sur mon propre être. Diable qui suis-je ? Certainement pas celle que j’ai été. » (17 juin 2972)

Shirley Goldfarb est avant tout une peintre qui se questionne sur le monde qui l’entoure. « Je suis une femme riche sans argent » écrit-elle dans ses carnets. Frédérique Villemur, historienne de l’art analyse l’écriture et la peinture de Goldfarb comme « un acte de résistance face à la société capitaliste (au pouvoir de l’argent elle oppose sa glorieuse pauvreté), et face au machisme (Shirley décrit le voyeurisme mâle aux terrasses de café), comme au marché de l’art et à ses institutions (elle s’est tant amusée à Paris, dit-elle, qu’elle en a oublié de rentrer en Amérique pour devenir célèbre) » (Shirley Goldfarb : un journal, une œuvre, 1971-1980, Villemur, Le femmes parlent d’art, vol.1 2011).

« J’aime : le fait que Roland Barthes s’essaye dans le même café que moi, et me sourie à l’occasion.

J’aime : le temps où j’ai à faire ou ne pas faire toutes les choses que j’ai à faire ou ne pas faire.

J’aime : l’acte de peindre chaque jour sur une grande toile à l’infini des touches de couleur. Chaque touche signifiant quelque chose de fabuleux, mêle si je ne sais pas
exactement quoi.

J’aime : les garçons, les jolis garçons que je connais et qui me connaissent. J’ai et Tom parmi ceux-là – peut être les plus importants en ce moment. Nous nous sommes assis ensemble, nous avons ri ensemble, nous ne ferons certainement rien de sexuel ensemble. C’est pourquoi nous pouvons être ensemble – nous savons qu’il n’y a pas d’issue. »

Le sentiment de liberté est omniprésent dans ses journaux, tout au long de sa vie. « Je suis le genre de personne qui doit être libre de vivre, sans avoir à se sentir responsable de quiconque, hormis d’elle-même » (1971). Il s’impose comme une revendication, en tant que femme mais aussi (et surtout) en tant qu’artiste. La liberté est, pour Goldfarb, un but et non un moyen : « Une juive errante qui ne sait où aller. Si je souhaite être libre – libre pour quoi faire – juste libre de penser que je suis libre. » Quelques jours avant de mourir, c’est encore la liberté qui envahit ses pensées : « Je ne dois renoncer à rien ni à personne. Mon moi théâtral… mon moi artistique… de toute façon nous surmonterons… parce que nous ne savons pas commencer renoncer ! ».

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