« À quoi ressemble la pièce idéale ? Y a-t-il de la musique ? Y a-t-il du silence ? Y a-t-il le chaos ou la sérénité au-dehors ? De quoi ai-je besoin pour libérer mon imagination ? »

Voici les quelques questions que Toni Morrison suggérait à ses étudiants de se poser. « L’une des choses les plus importantes que (mes étudiants) doivent savoir, c’est quand ils ou elles sont à leur meilleur sur le plan créatif. »

Nous sommes en 1993, les journalistes Elissa Schappell et Claudia Brodsky Lacour interviewent l’autrice sur ses rituels, son rapport à l’écriture, sa créativité pour The Paris Review, revue littéraire trimestrielle anglophone (entretien traduit en français, Les Entretiens. Anthologie, volume 1, Éditions C. Bourgois, 2010). En 1993, Toni Morrison a 62 ans. Elle est déjà lauréate du prix Pulitzer, et elle s’apprête à recevoir le prix Nobel de littérature et devient à cette occasion la première femme noire toutes nationalités confondues à recevoir ce prix. Toni Morrison a publié son premier roman, L’Œil le plus bleu, vingt ans plus tôt, à 39 ans puis Sula, trois ans plus tard. Pendant un temps, elle continue son activité d’éditrice chez Random House en parallèle de son écriture. En 1993, elle enseigne à l’université de Princeton.

« Me mettre à écrire avant l’aube a d’abord été une nécessité – j’avais de jeunes enfants quand j’ai commencé à écrire et je devais tirer profit du temps disponible avant qu’ils ne se mettent à appeler : “Maman !” – et c’était toujours vers cinq heures du matin. » Ce que j’aime dans cet échange, c’est la transparence de l’autrice et le pragmatisme de son rapport à son travail. « L’habitude de me lever tôt, que j’avais prise quand mes enfants étaient petits, était maintenant mon choix. »

Lorsqu’elle échange avec une amie écrivaine sur les rituels que l’une et l’autre traversent avant de se mettre à écrire, elle répond d’emblée qu’elle n’en a pas. Son amie, elle, touche quelque chose qui se trouve sur son bureau puis se met à écrire. Pourtant, le rituel se met en place avec les années. Toni Morrison se lève tôt, donc. « Je ne suis pas très maligne ni très spirituelle ou très inventive après le coucher du soleil. » Elle prépare une tasse de café, « il fait encore noir – il doit faire noir ». Elle boit ensuite son café, et « regarde la lumière apparaître ». Il est là son rituel : être présente, seule, avec un café, sans bruit, et regarder la lumière du jour se lever. « Pour moi, la lumière est le signal de la transition. Ce n’est pas être dans la lumière, c’est être là avant qu’elle n’arrive ».

Est-ce sa routine idéale ? Certainement pas. « J’ai un peu une façon de procéder idéale dont je n’ai jamais fait l’expérience, qui consiste à avoir, disons, neuf journées à la file où je n’aurais pas à quitter la maison ni à répondre au téléphone. Et avoir l’espace adéquat – un espace où j’peux installer de très grandes tables. »

Cet idéal fait écho aux mots de bell hooks que j’ai cités il y a quelques mois dans cette newsletter. « Il y a de nombreuses années, j’ai décidé que si je voulais connaître les conditions et les circonstances qui ont conduit les hommes à la grandeur, je devais étudier leurs livres et les comparer à la vie des femmes. » Et bell hooks a trouvé quelles étaient ces conditions. Dans la vie de chaque “grand” homme il y avait une flopée de personnes dédiées à son génie : des parents, des ami·e·s, des maîtresses, des enfants… De tous et toutes il était attendu qu’il fallait protéger le temps et l’espace de “grand” homme afin qu’il ait toutes les heures nécessaires pour rêver. Et donc créer. « J’étais déterminée à me créer un monde où ma créativité pourrait être respectée et soutenue », disait bell hooks.

Si nous pensons aujourd’hui ainsi l’idéal d’un environnement créatif c’est parce que celui des femmes n’était pas légitime, c’est parce que leur création ne l’était pas non plus. Au cours de l’histoire, aucune femme n’a été protégée ainsi pour préserver sa créativité à quelques rares exceptions près. Certainement pas Toni Morrison, qui élevait seule ses deux fils. Le rapport à la créativité en général – et à l’écriture en particulier – a été abondamment construit sous un prisme masculin. C’est pour cela qu’aujourd’hui pour de nombreuses femmes il peut faire l’objet d’un fantasme inatteignable : il faudrait une chambre rien qu’à soi, neuf jours ininterrompus, du vide, du rien, et puis du tout et de l’aventure. Et si ce n’était pas d’un environnement différent dont nous aurions besoin ? Et si c’était plutôt l’assurance que nos écrits aient la possibilité de jouer dans la même cour que ceux qui ont leur chambre à eux, leurs jours sans interruption ? Leur vide ? Et leur tout.

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